Don DeLillo raconte la crise des marchés financiers

Libération a publié, mercredi 29 décembre 2010, une nouvelle inédite de Don DeLillo, « La Faucille et le Marteau » (« Hammer and Sickle »), intialement parue dans la revue américaine Harper’s Magazine et traduite par Marianne Véron.

Grâce à Don DeLillo, la crise économique apparaît sous un jour bien plus pénétrant (et presque jubilatoire), quoique non moins inquiétant, que ce qui nous en parvient habituellement par l’intermédiaire des médias. Cet auteur américain, qualifié de « prophète » par la critique après les attentats du 11 septembre 2001 dont il avait eu la prescience romanesque dans Joueurs (1977), rassurera les sceptiques qui douteraient encore de l’utilité de la littérature. À l’heure où le réel dépasse parfois la fiction (la nature irrationnelle, déraisonnable de la crise et son « effet domino » en sont une manifestation éclatante), la voix de l’écrivain semble plus que jamais nécessaire. Celle de DeLillo, pour dire l’emballement de la chute des marchés financiers et ses répercussions intimes et sociales par le détour d’une prose virtuose, importante. Une fois de plus, elle démontre sa clairvoyance quant aux névroses et aux peurs paniques de l’homme moderne.

Le spectacle délirant des marchés

Derrière ce titre programmatique se cache non pas le retour à un ordre ancien, mais le dérèglement du système économique mondial déclenché par le scandale des subprimes. Vu par DeLillo, cette catastrophe opaque et abstraite se double d’une réflexion sur la fascination qu’exercent les images. En l’occurrence celles d’un programme télé d’informations sur les marchés, diffusé sur une chaîne pour enfants et présenté par deux gamines récitant un discours qui s’emballe lui aussi et finit par mouliner à vide. Défilent également les pensées du narrateur Jerold Bradwey, leur père, « en train d’inhaler les vapeurs de l’impérissable libre entreprise ». Posté sur un pont surplombant l’autoroute, il se rend sur un stade de football. Une de ses rares sorties régulières, détenu qu’il est dans une prison avec d’autres délinquants en col blanc. Parmi eux, une pointure, Feliks Zuber, incarcérée pour « la construction magistrale d’un montage d’investissements qui avait impliqué quatre pays, causé la chute de deux gouvernements, la faillite de trois multinationales, et dont les fonds avaient pour l’essentiel été détournés au profit d’un trafic d’armes à destination de rebelles dans une enclave séparatiste du Caucase ». Sa peine : une condamnation à sept cent vingt ans de réclusion. Une folie à la hauteur du cataclysme. Quel sens peut-on donner à tout cela ? Les « professionnels » donnent des réponses toutes faites : « — par voie de conséquence, disent les analystes. — Le moment venu, déclarent les investisseurs. — Ailleurs, affirment les économistes. — Quelque part, prétendent les autorités. » Le narrateur, fataliste, a un point de vue radical : « Qu’on laisse donc les marchés s’écrouler et mourir. Qu’on laisse donc les banques, les sociétés de courtage, les groupes, les trust funds, les fonds d’investissements, les instituts – qu’on les laisse tous tant qu’ils sont s’envoler en fumée. »

– Quel est le rôle de Wall Street dans cette affaire majeure ?

– Qu’est-ce que les CDS ? Qu’est-ce qu’un Etat en défaut de paiement ? Qu’est-ce qu’un fonds commun de créances ?

– Nous l’ignorons. Le savez-vous ? Cela vous intéresse-t-il ?

– Qu’est-ce que Wall Street ? Qui est Wall Street ?

Rires crispés çà et là dans le public.

– La Grèce, le Portugal, l’Espagne, l’Italie.

– Le Dow Jones, le Nasdaq, l’euro, la livre sterling.

– Mais où sont les grèves, les arrêts de travail, les actions professionnelles ?

– Regardez la Grèce. Regardez dans les rues.

– Emeutes, grèves, manifestations, piquets de grève.

– L’Europe entière a les yeux fixés sur la Grèce.

– Chaos est un mot grec.

– Vols annulés, drapeaux brûlés, jets de pierres dans un sens, gaz lacrymogène dans l’autre.

– Les travailleurs sont en colère. Les travailleurs défilent.

– Qu’on blâme les travailleurs. Qu’on les enterre.

– Qu’on bloque leurs salaires. Qu’on augmente leurs impôts.

– Qu’on dépouille les travailleurs. Qu’on les nique.

– D’un jour à l’autre, maintenant. Il suffit d’attendre.

– Nouveaux drapeaux, nouvelles banderoles.

– Le marteau et la faucille.

– Le marteau et la faucille.

[…]

– La Grèce vend des obligations, elle lève des fonds en euros.

– Les marchés retrouvent leur calme.

– La Grèce prend le chemin d’une austérité nouvelle.

– La pression immédiate se relâche.

– La Grèce est prête à restaurer la confiance.

– La Grèce et l’Allemagne ont des entretiens.

– Votes de confiance. Appels à la patience.

Package d’aide de 40 milliards de dollars.

– Comment dit-on merci en grec ?

Efharisto.

– Redis-le, lentement.

– F. Harry Stowe.

– F. Harry Stowe.»

Elles échangèrent un salut avec le poing, impassibles, sans se regarder.

– Le pire est peut-être passé.

– A moins qu’il ne soit à venir.

– Sait-on si la caution grecque accomplira ce qu’elle est censée accomplir ?

– Ou bien fera-t-elle juste le contraire ?

– Quel est le contraire, exactement ?

– Pense aux autres marchés, ailleurs.

– Y a-t-il quelqu’un pour regarder le Portugal ?

– Tout le monde regarde le Portugal.

– Dette élevée, croissance faible.

– Emprunt, emprunt, emprunt.

– Euro, euro, euro.

– L’Irlande a un problème, l’Islande a un problème.

– A-t-on pensé à la livre sterling ?

– Vie et mort de la livre sterling.

– La livre n’est pas l’euro.

– L’Angleterre n’est pas la Grèce.

– Mais la livre donne-t-elle des signes de fléchissement ? L’euro suivra-t-il ? Le dollar est-il loin derrière ?

– On parle de la Chine.

– Y a-t-il des problèmes en Chine ?

– Y a-t-il une bulle en Chine ?

– Comment s’appelle la monnaie chinoise ?

– La Lettonie a le lat.

– Tonga a le ponga.

– La Chine a le ribimbi.

– Le rebimbo.

– La Chine a le rebobo.

– Le rebubu.

– Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

– Ça s’est déjà passé.

– Le marché plonge de mille points en un huitième de seconde.

– Un dixième de seconde.

– De plus en plus vite, de plus en plus bas.

– Un vingtième de seconde.

– Les écrans clignotent et vibrent, les téléphones s’arrachent des murs.

– Un centième de seconde. Un millième de seconde.

– Pas réel, irréel, surréel.

  • Don DeLillo, « La Faucille et le Marteau » (« Hammer and Sickle »), 2010.
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