« Sous toi, la ville » : sous l’emprise du désir

Pour séduire la femme d’un autre, un banquier tout-puissant imagine un plan machiavélique. Le scénario de ce film, transposé de la Bible (le roi David et Bethsabée), revisite le thème classique de l’adultère dans l’univers des hautes sphères financières. Un formalisme esthétique et glaçant.

Dernier film vu et mémorable en 2010

Ne pas se laisser rebuter par le titre qui, hors contexte, demeure opaque à dessein. Sous toi, la ville s’aborde comme un territoire physique et géographique abstrait, laissant deviner l’existence d’une verticalité et d’un corps perçu dans sa stricte matérialité. À l’instar des premières images où l’on suit, plus que l’héroïne elle-même, son corsage montré en gros plan, dont le tissu dessine un damier hypnotique, préfiguration du grand échiquier construit par le film.

La ville en question est Francfort, deuxième place financière européenne, apparentée ici à un « Wall Street de l’Ancien Monde ». D’elle, on ne verra rien d’autre qu’une façade ultramoderne : des buildings vitrés aux reflets aveuglants, des appartements cossus, des chambres d’hôtel cinq étoiles, des galeries d’art et des restaurants chic. Dans ce décor de magazine haut de gamme pour happy fews évoluent des personnages bien sous tous rapports, mais prisonniers de leur environnement. Le luxe, si tentant soit-il, se mérite : parvenir à se hisser en haut de l’échelle sociale et se maintenir parmi les premiers du cercle des élus implique un combat où les coups bas et la ruse font office de vertus. Sans compter que la guerre qui se joue dans le secteur bancaire est d’autant plus impitoyable qu’elle se pratique dans le plus grand secret. Le luxe a donc son revers : les élus y semblent à l’étroit, toujours insatisfaits, toujours en quête d’une chose à convoiter, essentiellement le pouvoir (comme mécanique, institution, libido, mensonge exorbitant) et son corrélat, le statut, mais encore le sexe, qui se gagnent tous grâce à la manipulation.

L’objet du désir, en l’occurrence, se situe à plusieurs niveaux. Pour le patron de la banque, prédateur calculateur, piégé dans sa bulle professionnelle, c’est l’épouse de l’un des jeunes cadres sous ses ordres (il se débarrassera de cet indésirable en l’envoyant au loin, vers une mort probable). Pour celle-ci, qui n’a pas réalisé ses ambitions d’artiste, c’est le patron qu’elle a séduit et qu’elle s’amuse à éconduire tout en sachant qu’elle deviendra sa maîtresse. Pour le mari, enfin, c’est la promotion assurée par le poste dans une filiale en Indonésie, que lui propose son patron, sans savoir qu’il s’agit là d’une fonction à haut risque et que son prédécesseur a été assassiné dans des circonstances atroces. Voilà les cartes de ce jeu de dupes, troublant à bien des égards. Qu’adviendra-t-il du mari exilé ? Que cherche l’épouse dans cet adultère glacial, violent et cruel ? Pourquoi le banquier s’invente-t-il une jeunesse prolétaire ? Pourquoi assiste-t-il, en voyeur insensible, au spectacle terriblement glauque de drogués qui se piquent ? Les amants fuient-ils leur monde étouffant afin de retrouver une part de réel qui leur échappe ? En succombant, l’un comme l’autre, à l’attraction des corps, ils ouvrent, sans en avoir conscience, la boîte de Pandore. La scène finale, dont la clé ne nous est pas donnée, ouvre le film sur une vision apocalyptique d’un avenir fantasmé. La femme murmure alors cette phrase mystérieuse qui résonne comme une question : « Ça commence ». Pour nous, spectateurs, c’est un réseau d’interrogations qui s’enclenche. Mais aucune explication, aucune morale, aucun schéma hollywoodien (du type ascension et chute, grandeur et décadence) ne viendra à bout du suspense, ne lèvera l’énigme de cette passion qui fissurera en profondeur le monde intérieur des amants et leurs apparences protectrices.

  • Sous toi, la ville de Christoph Hochhaüsler, avec Robert Hunger-Bühler, Nicolette Krebitz, film allemand, 2010.
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