Ces vertiges du moi qui eurent raison du poète Mário de Sá-Carneiro

Toute l’œuvre de Mário de Sá-Carneiro (1890-1916) s’écrit contre et à partir de son identité perdue, retrouvée, reperdue. Le poète courait après sa propre image en fuite. Hypersensible à la vacuité et transporté par un idéal inaccessible, il mit fin à ses jours à l’âge de vingt-six ans, après avoir revêtu son smoking et avalé cinq flacons de strychnine.

"Memento mori", mosaïque polychrome de Pompéi, 1er siècle av. J.-C.

« Il meurt jeune, celui, qui est aimé des Dieux », souligne Fernando Pessoa dans l’hommage qu’il adresse à son grand ami défunt. « Génie dans l’art, Sá-Carneiro n’a eu, en cette vie, ni joie ni bonheur. Seul l’art, qu’il fit ou sentit, lui apporta des instants de trouble consolation. Ainsi sont ceux que les Dieux ont prédestiné à leur appartenir. Ils ne sont ni chéris par l’amour, ni visités par l’espérance, ni accueillis par la gloire. Soit ils meurent jeunes, soit ils se survivent à eux-mêmes, hôtes de l’incompréhension ou de l’indifférence. Celui-ci est mort jeune, parce que les Dieux l’ont beaucoup aimé. » Malgré la noblesse de la métaphore, la fin de Mário de Sá-Carneiro obéit à une logique plus complexe. Chutant dans les abîmes d’une « crise lamentable » longtemps redoutée, qui plonge ses racines dans une incertitude maladive, le jeune dandy confessait un mois avant sa mort : « J’aimerais tant me débrouiller dans la vie, / Pouvoir y goûter en restant qui je suis… / Mais rien à faire : plus je m’en éloigne, / Plus grande est l’angoisse de la retenir  ». Et, quelques jours avant son geste fatal : « Il n’y a pas que l’argent. Aujourd’hui, par exemple, j’ai de l’argent. Mais vous comprenez, je vis un de mes personnages moi-même, mon personnage – avec un de mes personnages. De sorte que si cela peut être beau, c’est tuant. » Tout poète est orphée, tout poète doit traverser les enfers.

Pessoa et Sá-Carneiro se rencontrent à Lisbonne, vers 1911-1912. Confidents, ils joueront réciproquement les rôles de maître et de disciple, tour à tour conseillers littéraires et catalyseurs de leurs tentatives d’écriture engagées sur la voie du modernisme portugais. Leurs échanges donneront lieu à une correspondance nourrie (même si seules trois des nombreuses lettres de Pessoa adressées à Sá-Carneiro ont été retrouvées – la valise de ce dernier, laissée au propriétaire de l’hôtel parisien après son suicide, ne contenait plus que des « vêtements mités » –, tandis que la quasi-totalité des quelque deux cents lettres, cartes postales et télégrammes de Sá-Carneiro a été précieusement conservée). Cette correspondance de quatre ans renferme des indices essentiels pour comprendre leur cheminement artistique. Prophétique, Mário de Sá-Carneiro avait anticipé l’importance révolutionnaire de leurs travaux, dans une lettre du 14 mai 1913, en réponse à son alter ego : « Vous avez raison, quelle sensationnelle nouveauté littéraire sera la publication, en 1970, de la correspondance inédite de Fernando Pessoa et Mário de Sá-Carneiro – publiée et annotée par… (troublant mystère !) » Bien qu’asymétrique, celle-ci fut bel et bien considérée comme un événement lors de sa parution à Lisbonne, en 1958.

Les œuvres des deux amis sont unies par cet étrange rapport à l’identité, qui veut que, paradoxalement, l’irréalité de la vie quotidienne du poète se mue en la réalité de ses fictions. Cela se traduit par les fameux hétéronymes, chez Pessoa, et la confrontation, de plus en plus inégale, chez Carneiro, de lui-même avec son ombre. Si le premier doute toujours de la tangibilité du monde, quitte à s’en effacer volontairement, détruisant son moi dans la multiplicité de ses persona (masques), le second s’enivre à son propre contact (« De moi seulement s’abreuve mon délire ») et s’épuise à coïncider avec son image, incapable d’instaurer la distance raisonnable entre lui et les personnages qu’il créé pour se posséder, et qui sont censés le fixer sur le papier. Mais rien à faire : « Je veux me réunir, et me dissipe tout entier ». De l’évanescence à la métamorphose, de la fuite en avant à la trahison, la trajectoire tortueuse de sa perception intime prive Sá-Carneiro de la connaissance, de la plénitude. « Je me suis perdu en moi / Parce que j’étais labyrinthe, / Et aujourd’hui, en moi, / Je ne sens plus que nostalgies. (…) Comme on pleure un amant, / Je me pleure moi-même : / J’ai été l’amant inconstant / Qui s’est trahit lui-même. » La poursuite inexorable, quoique vouée à l’échec, de son propre moi devient l’unique objet de sa vie météorique. Sá-Carneiro se rêve, s’invente et se répète sous les traits de doubles (l’autre, l’imposteur, le lâche, le Page, le Roi-lune…), parce qu’il ne croise plus son reflet dans les miroirs. Tout autour de lui prend l’apparence de l’illusion : impossible de « briser les miroirs ». Si bien que, comme l’emboîtement des récits gigognes qui nous donnent l’impression vertigineuse que nous sommes à notre tour à l’intérieur d’un récit et que nous sommes lus par quelqu’un de plus vaste, sa poésie s’appréhende avec le sentiment d’une instabilité contagieuse. La fragilité de Sa-Carneiro exige curieusement notre fragilité.

Alcool

Guillotines, boulets et châteaux
Glissent en lointaine procession ;
Me font tournoyer de jaunes crépuscules,
Mordus, malades de pourpre.

A mes oreilles battent des ailes d’auréole,
Des sons me griffent, couleurs et parfums,
Des lames en tourbillons blessent mes yeux,
Traînent mon âme, saignent mes sens.

Je me respire dans l’air qui vient au loin,
Je participe de la lumière qui m’éclaire ;
Je veux me réunir et me dissipe tout entier –
Je lutte, j’enrage… Vain est mon appel…

Autour de moi, je cours sans me trouver…
Tout oscille et s’affaisse comme l’écume…
Un disque d’or surgit en tournoyant…
Je ferme les yeux, épouvanté par la brume…

Quelle drogue ai-je pu m’inoculer ?
Opium d’enfer au lieu du paradis ?…
Quel est le sortilège que je me suis jeté ?
En douleur de génie, comment suis-je encore à m’éterniser ?

Ni opium ni morphine. Ce qui m’a consumé
Est un alcool plus rare et pénétrant :
De moi seulement s’abreuve mon délire –
Force du matin qui me fit nuit obscure !

Presque

Un peu plus de soleil – j’étais de braise.
Un peu plus d’azur – j’étais au-delà.
Un dernier coup d’aile, et j’y serais parvenu…
Si au moins j’en étais resté là…

Epouvante ou paix ? Inutile… Tout s’évanouit
En basse mer trompeuse d’écume ;
Et le grand songe en brume éveillée,
Le grand songe – ô douleur ! – presque vécu…

Presque l’amour, presque le triomphe et la flamme,
Presque le début et la fin – l’effusion, presque…
Mais en mon âme tout se répand…
Pourtant, rien n’a été simple illusion !

Tout a eu son commencement… et tout a raté…
– Oh ! La douleur d’être presque, cette douleur sans fin… –
Je me suis fourvoyé parmi les autres, fourvoyé en moi,
Aile déployée qui n’a pas su voler…

Instants de l’âme que j’ai dilapidés…
Temples où je n’ai dressé nul autel…
Fleuves par ma faute égarés bien avant la mer…
Authentiques ardeurs que je n’ai su fixer…

Si je flâne en moi-même, je n’y trouve que de rares indices…
Ogives pointées vers le soleil – je les vois fermées ;
Couardes et sans foi, des mains de héros
Ont posé des grilles sur les précipices…

Dans une sourde poussée de découragement,
J’ai tout tenté, je n’ai rien possédé…
Aujourd’hui, il ne me reste que le désenchantement
Des choses embrassées mais non vécues…

…………………………………………………………………
…………………………………………………………………

Un peu plus de soleil – j’étais de braise.
Un peu plus d’azur – j’étais au-delà.
Un dernier coup d’aile, et j’y serais parvenu…
Si au moins j’en étais resté là…

Paris, le 13 mai 1913

« Epigraphe »

La salle du château est déserte en ses miroirs.
J’ai peur de Moi. Qui suis-je ? D’où suis-je venu ?
C’est ici que tout s’achève… En ombre stylisée
Est morte la couleur – déjà l’air est une ruine…
D’un Autre Temps est la lumière qui m’éclaire –
Opaque, un son me dilue en Roi…

  • Mário de Sá-Carneiro, Poésies complètes, éditions Minos-La Différence, 2007.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :