Magnétique, la « nuit sexuelle » de Pascal Quignard

Questionner la nuit sans qu’elle vous réponde jamais, et profiter justement du trou noir qu’elle représente pour poursuivre l’écriture, le désir d’écriture, voilà l’entreprise que s’est assignée Pascal Quignard dans la Nuit sexuelle. Ce livre qui a les atours d’un cabinet de curiosités obsessionnel pour voyeurs érudits invite à une réflexion sur l’image manquante à l’origine de toute vie humaine. L’image de la scène primitive que nous n’avons pas vue, faute d’être là. Cette scène fantasmée suscite notre effroi parce qu’elle rappelle la contingence de notre conception et évoque, par anticipation, notre disparition, tout aussi hasardeuse et  insoutenable.

Difficile d’imaginer plus terrifiante introduction : « Je n’étais pas là le jour où j’ai été conçu » ; « Je cherche à faire un pas de plus vers la source de l’effroi que les hommes ressentent quand ils songent à ce qu’ils furent avant que leur corps projetât une ombre dans ce monde. » Phrases liminaires dont l’aporie constitue la clé de voûte de ce livre-musée, imprimé – en toute logique – sur des pages noires afin de mimer l’obscurité et l’invisibilité de son sujet fondateur. En réponse à la scène manquante, il y a ce besoin de recréer, par l’art, d’autres images. « Nous avons besoin très vite, à peine nés, venant du fond d’absence, de quelque chose qui nous regarde. Nous appelons cette chose qui surgit dans le noir, dans l’abandon, dans le vide, dans la faim, dans la nuit, dans la solitude, une image. »

Pascal Quignard met en regard de son texte une collection singulière de tableaux, d’estampes, de gravures, magnifiquement reproduits. Par ce geste comparatif, il convoque expérience sensible et réflexion théorique. Pour tenter d’exprimer l’indicible. Il cisèle la question de la nuit, perçue comme une connaissance négative, et traque le point initial du mystère de l’humain. Ce qui ressort de sa démarche est un sentiment de sidération. Sidération du témoin qui, à la lumière d’une bougie, d’une torche ou d’une lampe à huile, regarde l’interdit : Ascagne observant Enée dans les bras de Didon ; Psyché contemplant la nudité d’Éros ; la fille de Dibutades dessinant le corps de son amant avant qu’il ne s’en aille à la guerre…

Dans une succession de courts chapitres, à la manière d’un minidictionnaire, Quignard revisite les grands mythes et les thèmes de la mélancolie (ses « vomissements noirs », assimilée à l’eau pour les Grecs, à la fumée pour Dante), voyeurisme (assister à la scène), puritanisme (ne pas supporter la scène irreprésentable). Une lecture précieuse à enrichir des autres Petits Traités de l’auteur.


Caspar David Friedrich, Le Moine au bord de la mer, 1808-1810
« Le tableau est là comme une apocalypse qui ne dévoile que deux ou trois objets emplis de mystères. » Friedrich dira à David d’Angers en 1834 : « A l’eau est mêlée une incompréhensible lumière. »

Edward Hopper, Summer Evening, 1947
« Chez Hopper, l’absence d’objets aux murs, l’absence d’enseignes ou de publicités sur les façades des immeubles, l’absence d’anecdotes ou de désordre dans les chambres, l’absence de bibelots ou de lampes sur les commodes, transmet le même repli originaire. »

  • Pascal Quignard, la Nuit sexuelle, Flammarion, 2007.
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