En finir avec l’ego des écrivains (Chevillard et son hérisson)

Mêlant l’érudition parodique, le bestiaire et la réflexion littéraire, Du hérisson se présente comme une fiction inclassable qui a pour sujet le livre en train de se faire et de se défaire. Dans ce roman tout en digressions, Éric Chevillard dégomme avec humour et poésie la figure de l’« écrivain-tripier », ce commerçant névrosé de l’intime.

Avis aux écrivains qui ont un lourd secret – de préférence familial et honteux, histoire de se mesurer aux tragédies grecques – à confier. Ne pensez pas vous en sortir grâce à un livre-déversoir expliquant par le menu l’état des choses. Ne croyez pas faire d’une pierre deux coups : vous libérer, en livrant en pâture le récit hargneux de ce secret trop douloureux et trop lourd pour vos frêles épaules, et faire un cadeau aux lecteurs sous prétexte de leur apporter un quelconque enseignement. Ces derniers vous en seront reconnaissants. Adoptez plutôt la méthode Chevillard : son hérisson « naïf et globuleux » est le parfait remède à vos pulsions introspectives, tatillonnes, faussement repentantes. N’ayez crainte, ce petit mammifère vous veut du bien. Prix modique. Succès assuré.

On pourrait ainsi présenter Du hérisson d’Éric Chevillard, paru en 2002 mais intemporel. Texte exubérant et jubilatoire à mettre entre les mains de tous ceux, nombreux de nos jours, qui conçoivent l’autobiographie comme « une confession déchirante », pensant rédiger là le livre de la maturité censé couronner leur œuvre, alors qu’ils ont plus de chance de se perdre comme les fleuves dans l’océan du dérisoire. Le prétexte narratif d’Éric Chevillard  – l’autobiographie d’un écrivain raté, dont le titre Vacuum extractor renseigne sur sa vacuité et sa vanité – est le point de départ d’une série d’accidents en chaîne causés par la présence incongrue, sur le bureau du narrateur attelé à sa tâche, d’un encombrant hérisson. Cet alter ego de l’écrivain (« Nous voilà tous les deux, réfugiés dans sa boule ») joue les perturbateurs : sa présence relance tout autant qu’elle empêche l’écriture d’une œuvre dont l’insuccès « confine au phénomène de société ». Mais pour Chevillard, l’animal sert de contrainte inspiratrice, à la façon d’un « rouage de la mécanique secrète du monde », d’une « pièce maîtresse du système en vigueur grâce à quoi tout le reste roule ». Il devient le moteur de métaphores qui s’emballent et deviennent parfois l’argument même de passages, brisant la continuité du récit. Celui-ci se compose en fragments réguliers qui s’emboîtent les uns dans les autres. Chevillard prend plaisir à vagabonder dans l’univers des mots qui, pris au pied de la lettre, constituent la matière première de ses livres. D’un roman à l’autre, il s’amuse à détourner les clichés littéraires. Sans que rien dans sa folle entreprise ne paraisse à la fois plus gratuit et plus nécessaire, plus absurde et plus réel.

« remue une oreille. Par ailleurs, je sais bien que ce mythe du poète et du sphinx a vécu. Vieil attelage d’un temps révolu. Je me demande s’il reste encore des chats. Le théâtre d’un écrivain était un peu dérisoire, encombré de rituels et d’accessoires. Aujourd’hui, c’est autre chose, l’écrivain sort ses tripes et les met sur la table (huit mètres), si vous êtes grand vous aurez peut-être de la chance de le voir derrière ce tas d’entrailles, dressé sur la pointe des pieds, qui agite la main et se montre du doigt. Avec un hérisson naïf et globuleux mangeur d’ordures, plus possible

un tel étalage. Il va falloir me ravaler tout ça, mon ami, si vous tenez vraiment à acquérir ce bel animal pour votre bureau. Avis : je cède le mien, gracieusement, au premier écrivain-tripier qui veut bien rengloutir ses intestins. Un hérisson naïf et globuleux frais comme un gardon, gai comme un pinson. Mais il faut d’abord me ravaler tout ça, cette grande longueur d’intestins, allez, les trois premiers mètres sont les plus pénibles, après ça coule tout seul. Goûte un peu ce que tu prétendais nous faire gober. Surtout ne mâche pas

aspire. Avale tout rond. Ce n’est pas bon ? Je m’en doutais, ni très ragoûtant. C’est un gros tas gluant, puant. C’est de la merde. Allez, allez, rembobine, remballe. Plus que deux mètres. On en voit le bout. Les mouches sont dessus, c’est selon ton goût. »

  • Éric Chevillard, Du hérisson, Éditions de Minuit, 2002.
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