André Kertész, cet « amateur » mélancolique

Logique formelle et exploration de l’intime trouvent leur point d’équilibre dans les photographies d’André Kertész. Parce qu’il  s’est toujours tenu à distance des courants esthétiques, cheminant en solitaire, ce poète de l’image a laissé une œuvre singulière empreinte d’une profonde mélancolie.

"La Martinique, 1er janvier", 1972, Courtesy Attila Pocze, Vintage Galéria, Budapest

André Kertész (Budapest, 1894 – New York, 1985) n’a jamais couru après le sensationnel ou la performance expérimentale pour construire son œuvre. Il n’en a pas eu besoin, lui qui affirmait être « né photographe ». D’ailleurs, il entendait rester un « amateur », concevant ses images comme un « journal intime », lieu d’expression de ce qu’il ressentait et non de ce qu’il voyait. Qu’il ait pu initier la modernité en marge des modes, dans une indépendance absolue, comme si de rien n’était, relève du mystère pur. De la Hongrie aux États-Unis, en passant par Paris, il s’est toujours refusé à s’engouffrer dans les sillons creusés par les autres – les pictorialistes, les surréalistes, les tenants d’un photojournalisme formaté à l’américaine –, demeurant envers et contre tout son propre maître.

"Elisabeth et moi", 1931, Collection Sarah Morthland, New York

Dès ses débuts, Kertész s’inscrit hors des tendances, optant pour des sujets apparemment anodins (ses proches, le paysage luisant sous la pluie, la nuit, les jeux de reflets et les ombres portées). Sous les détails gît l’émotion. Fidèle à ce principe, il réalise des images surprenantes de naturel et invente un langage qui magnifie les instants de la vie quotidienne. En 1915, blessé et envoyé à l’arrière du front, il photographiait déjà sa guerre, perçue à hauteur d’homme, sans vouloir témoigner de l’histoire en marche. Plus tard, durant l’entre-deux guerres, ses recherches formelles, menées dans diverses directions, participent du renouvellement artistique. Qu’on songe à ses clichés fascinants devenus icônes : la Fourchette [1928] posée sur une assiette (qui illustra une publicité de l’orfèvre Bruckman-Bestecke) ; la Pipe et les lunettes de Mondrian [1926] où ces objets simples atteignent une dimension lyrique ; l’entrée de l’atelier parisien du même Mondrian, avec la fleur artificielle (dont on ne devine pas immédiatement qu’elle est en bois), le chapeau de paille et la porte ouverte sur un escalier bien balancé ; les Distorsions [1933], ces nus féminins obtenus à partir de miroirs déformants et réalisées pour la revue de charme Le Sourire… Cette période est aussi celle où Kertesz ouvre la voie au reportage photographique à la demande du journal VU, pour lequel il collabore de 1928 à 1935. Grâce au Leica, qu’il adopte peu après sa commercialisation en Allemagne, il gagne en rapidité et en facilité de mouvement.

"Le Nuage égaré", New York, 1937, Courtesy Sarah Morthland Gallery

Son approche sensible, intuitive plus que systématique, a donné naissance à des photographies humanistes, portées par l’éphémère et la nostalgie. Nostalgie qui ira grandissant à partir de 1936, lors de son exil malheureux aux États-Unis. New York n’est pas Paris, sa première ville d’adoption. La capitale française, point de convergence de toute l’avant-garde internationale quand il y débarque en 1925, lui a permis d’affirmer et d’épanouir son style. En Amérique, rien de tel. Il va de désillusion en désillusion. Son contrat avec l’agence Keystone – motif de son départ – dure moins d’un an. En tant que ressortissant d’un pays ennemi, il est considéré, jusqu’à la fin de la guerre, comme un « ennemi » et ne peut avoir accès aux supports de diffusion pour son œuvre. Malgré sa naturalisation en 1944, il se sent déraciné et isolé. Son travail suscite l’incompréhension auprès des responsables du magazine Life qui rejettent ses photos sous prétexte qu’elles « parlent trop ». À défaut de création personnelle, il répond aux commandes commerciales que lui passe House and Garden et qui représentent à ses yeux des « documents morts, rien d’autre ». La reconnaissance à contretemps de son œuvre outre-atlantique nourrit chez lui le sentiment d’y avoir été exploité et mal aimé. Ses images de Washington Square, prises au téléobjectif de son appartement de la 5e avenue, s’offrent à lire comme une variation infiniment mélancolique sur la solitude et le délitement des rêves. Derrière les terrasses, les toits, la série des cheminées, les promeneurs noyés dans le paysage urbain où la géométrie prend le pas sur l’homme, l’impression de tristesse toujours affleure. Comme si Kertész finissait par se confondre avec son Nuage égaré qu’il commentait ainsi : « Ce que j’ai ressenti en faisant cette photo, c’est une impression de solitude. L’architecture est complètement isolée de la nature, c’est-à-dire du ciel. Ils ne communiquent pas du tout et le nuage ne sait pas où se placer, ils l’ont perdu, oui, ils lui font perdre sa route. »

Paradoxalement, ce génie de la composition a dû attendre 1963, date où il reprend possession de ses archives laissées en France, pour connaître une résurrection sur les plans personnel et international. La rétrospective qui s’est achevée ce week-end au musée du Jeu de Paume a contribué à réparer cette injustice. En exposant trois cents images (contacts d’époque dont certains ont été agrandis des années plus tard et recadrés) ainsi qu’une grande quantité de documents (des cartons d’invitations à la carte de presse de Kertész), elle a définitivement scellé l’appartenance du photographe hongrois au cercle des artistes qui ont marqué le siècle passé.

L’exposition Kertész a pour prochaines escales Winterhur, Berlin et Budapest.

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One Response to André Kertész, cet « amateur » mélancolique

  1. isa says:

    Belle et intéresante expo en effet sur André Kertesz. Juste un bémol sur le nombre de clichés découpés dans des planches contacts, donc de taille microscopique. Moi qui suis astigmate et qui n’avais pas mes lunettes, j’ai un peu souffert !
    Je te conseille les 20 ans de Tendance Floue, parcours photo en galeries, avec des photographes vraiment (très) intéressants : Flore-Ael Surun, Thierry Ardouin, Gilles Coulon, Philippe Lopparelli, Mat Jacob, Pascal Aimar… A+++

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