Vous reprendrez bien un peu de Céline ?

Jusqu’à vendredi soir, France Culture laisse la parole à l’écrivain qui, cinquante ans après sa mort, continue de faire scandale. Les cinq demi-heures de l’émission « À voix nue » proviennent d’archives sonores de la Bibliothèque nationale de France, dont certaines peu connues. Samedi, la radio consacrera également plusieurs programmes à Céline.

Encore Céline ? Décidément, l’écrivain antisémite, célèbre pour sa « petite musique » capable de « faire danser la vie » et sa rage d’expression, occupe le terrain médiatique avec éclat et fracas. Après la polémique suscitée par son inscription sur la liste des célébrations nationales de 2011, puis son retrait de cette même liste – une blague quand on sait en quelle estime Louis-Ferdinand Céline tenait les honneurs officiels –, France Culture lui consacre cette semaine son programme « À voix nue ». Cinq émissions où l’on peut entendre l’auteur du Voyage au bout de la nuit bafouiller, bredouiller, vitupérer, ressasser. Et par-dessus tout édifier sa légende de petit médecin des pauvres, écrivain malgré lui, misérable et incompris. Il se pose en victime persécutée pour avoir osé dire ce qu’il jugeait vrai (« Je me suis mis dans une histoire horrible et cela m’a valu un détachement et une hostilité totale »). Lui, le pacifiste convaincu se serait sacrifié pour ses semblables « qui n’en valaient sans doute pas la peine ». Refusant d’endosser l’habit d’homme de lettres, il se réclame du peuple et se montre méfiant des intellectuels (« J’ai eu grand soin de ne pas être mandarin de la littérature »). Il revendique son obsession du rythme et son dédain des idées (« Je suis un styliste, j’ai cette faiblesse »). Il répète à l’envi qu’il n’a jamais rêvé d’écrire mais qu’il y est contraint pour des raisons matérielles, pour gagner de l’argent et payer ses dettes. Ce qui ne l’empêche pas d’être sûr de son génie et d’affirmer qu’il a reçu un don. Grandiloquent, pleurnichard, goguenard, cabotin : il use de tous les registres afin de s’attirer la compassion, afin de blanchir a posteriori sa conduite et reconstruire son image entachée par son exil au Danemark en juin 1944 et sa condamnation pour collaboration à un an de prison, à l’indignité sociale et à la confiscation de la moitié de ses biens en février 1950 (il sera amnistié en avril 1951).

Les entretiens qu’accorde Céline à partir des années 1950 témoignent d’un retournement dans sa relation aux médias. Le misanthrope de Meudon reçoit désormais chez lui les journalistes, alors qu’il n’accordait pratiquement aucune interview auparavant. On connaît son mépris envers les critiques, « tout en ombres, baves, toxines, immondices, curées » qui « cadavérisent » les textes.

Francine Bloch, phonotécaire à la BNF, qui l’a rencontré en 1959, se souvient d’avoir eu en face d’elle une « bête traquée » qui redoutait d’être assassinée. Dans ses enregistrements, derrière les aboiements du chien et les gazouillis des oiseaux, on entend Céline se défendre des attaques portées contre lui. Sa stratégie consiste à se forger un moi repoussant, chargé par le monde de tous les maux et de tous les vices (« Je suis l’ennemi du genre humain », « On dit que je suis un génocide verbal »), telle une figure sacrificielle qui a sombré dans le nihilisme le plus profond. Au journaliste qui lui demande ce qu’il inscrirait en épitaphe sur sa tombe, il répond en parlant des hommes : « Ils étaient lourds. Ils sont horriblement lourds et épais, plus que méchants et bêtes. » Et de rire en forme d’ultime affront à la débâcle qu’est à ses yeux la vie.

Louis-Ferdinand Céline a voulu faire croire qu’il était victime d’un moment de l’histoire, de la France des années 1936-1940. Il a dit représenter ce qui a existé, la part sombre que le pays refoule et que lui révèle sous ses excès. Cette posture ne dupe personne. Aussi son œuvre demeure-t-elle « irrécupérable » puisqu’on ne saurait dissocier la part littéraire de la part idéologique, les romans des pamphlets antisémites d’une violence extrême et paranoïaque. Sinon, on créé une frontière étanche et artificielle permettant l’affrontement rhétorique de deux camps : les contempteurs, visant l’homme publique, contre les admirateurs, défendant l’autonomie de la littérature. Abjection contre génie. Or, il n’y a pas deux Céline, mais un seul être qui se défend et s’innocente par la violence même de sa dénégation. Dans Nausée de Céline, Jean-Pierre Richard a très bien analysé l’attitude célinienne :

« se délivrer de ses terreurs en les projetant hors de soi, en les investissant sur les autres, hommes ou objets. En transférant sur eux cette fonction de persécution paranoïaque. » « (Il) est infatigable dans la dénonciation et l’insulte. (…) Sa haine le protège : elle le préserve de devenir semblable à ce qu’il hait (est). Parfait cercle du persécuté-persécuteur. »

Mais encore :

« Céline ne dit pas être responsable de l’ignominie de la France car il la dénonce de haut et, argument suprême, car la France va se venger de lui en lui crachant dessus, en le traitant de paria, lui le bon prophète. »

S’étant fourvoyé idéologiquement, compromis politiquement, il aura tenté de réécrire sa vie pour la postérité. Mais il y a une chose qu’il n’aura jamais pu renier, c’est sa parole excessive. Ce qui n’avait pas manqué à l’œil critique de Julien Gracq dans En lisant, en écrivant :

« Il y a dans Céline un homme qui s’est mis en marche derrière son clairon. J’ai le sentiment que ses dons exceptionnels de vociférateur, auxquels il était incapable de résister, l’entraînaient inflexiblement vers les thèmes à haute teneur de risque, les thèmes paniques, obsidionaux, frénétiques, parmi lesquels l’antisémitisme, électivement, était fait pour l’aspirer. Le drame que peuvent faire naître chez un artiste les exigences de l’instrument qu’il a reçu en don, exigences qui sont – parfois à demi monstrueuses – avant tout celles de son plein emploi, a dû se jouer ici dans toute son ampleur. Quiconque a reçu en cadeau, pour son malheur, la flûte du preneur de rats, on l’empêchera difficilement de mener les enfants à la rivière. »

 

À écouter/podcaster sur France Culture :

  • « A Voix nue », du lundi 14 au vendredi 18 février, à 20h, archives sonores compilées par Matthieu Garrigou-Lagrange.
  • Samedi 19 février : journée spéciale autour de Louis-Ferdinand Céline. Le programme des émissions.

À lire :

  • Jean-Pierre Richard, Nausée de Céline, 1980, éditions Verdier, 2008.
  • Julien Gracq, En lisant, en écrivant, José Corti, 1980.
  • Philippe Roussin, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine, Gallimard, 2005. Dans cet essai volumineux et passionnant qui mesure ce qui, de Céline à aujourd’hui, s’est joué dans la littérature française, l’auteur montre comment Céline, qui exécrait les clichés, s’enfonce dans le stéréotype du slogan et les conventions ordurières de l’idéologie la plus ordinaire.
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