Enrique Vila-Matas et son horreur des aéroports

Dans son Journal volubile, écrit de 2005 à 2008, Enrique Vila-Matas décrit le monde qui l’entoure à travers le filtre puissant de la littérature, comme si celle-ci suppléait au vide et à l’absurdité du réel. À mi-chemin entre l’essai et la fiction, son récit vagabonde allègrement d’une expérience cocasse à une autre plus métaphysique ou plus sombre. L’ensemble de ce collage intime forme un tout volubile où l’auteur espagnol narre ses voyages, ses amitiés, ses déceptions au rang desquelles la bêtise consumériste et l’ignorance contagieuse tiennent la première place.

Voici ce qu’Enrique Vila-Matas note sur les aéroports, en juillet 2007. Comme toujours, ses obsessions renvoient à ses écrivains fétiches.

Chaque fois que je passe au contrôle des passagers, je me remémore le Procès de Kafka pour ne pas perdre mon sang-froid : « — Mais je ne suis pas coupable, dit K. C’est une erreur. Comment un homme peut-il être coupable, de toute façon ? Nous sommes tous des êtres humains ici, l’un comme l’autre. — C’est vrai, dit l’ecclésiastique, mais c’est ce que disent tous les coupables. »

(…)

L’enregistrement à l’aéroport exige, par ailleurs, d’être présent si longtemps à l’avance qu’il vaudrait mieux parfois y passer la nuit, ce qui m’incite à penser que les discothèques ne tarderont pas à devenir un nouveau commerce des terminaux aériens. À la peur de rater l’avion à cause de la lenteur de l’enregistrement – toujours aggravée par quelque crétin qui n’a pas rempli les formulaires avant de se présenter au comptoir – s’ajoute le contrôle policier et, celui-ci fini, après qu’on s’est rhabillé, à condition qu’il n’y ait pas de grèves des fameux techniciens de surface ou des pilotes, arrive l’horreur de l’embarquement, qui ne signifie pratiquement jamais l’accès direct à l’avion et nous met entre les mains d’un chauffeur de bus qui a oublié de faire fonctionner l’air conditionné et, tant qu’il y est, s’amuse à piler ou à faire des embardées pour mortifier les voyageurs.

Quand je vois la confusion qui règne dans les aéroports et toutes ces brutales files de gens qui attendent, je pense inévitablement à Louis-Ferdinand Céline : « Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges pour mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses… »

  • Enrique Vila-Matas, Journal volubile, Christian Bourgois, 2009.
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