Francis Scott Fitzgerlad, The Great Failure

Quelques années avant sa mort, découragé par les désillusions et les échecs, Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) évoquait la déliquescence de son existence dans deux textes brefs qui viennent d’être réédités. Derrière l’aveu d’impuissance, un retour sur soi d’une intransigeance et d’une beauté poignantes.

Alors que Gatsby, la nouvelle traduction française de The Great Gatsby par Julie Wolkenstein, suscite la polémique et transforme le débat littéraire en querelle de boutiquiers opposant les conservateurs des lettres aux partisans d’un rajeunissement de la langue, deux courts textes autobiographiques de l’écrivain américain viennent rappeler le lourd tribut qu’un artiste doit payer en échange de son don. Rassemblés et réédités en poche, en version bilingue, Veiller ou dormir (Sleeping and Waking, 1934) et l’Effondrement (The Crack-Up, 1936) questionnent ce qui reste à un homme quand il a perdu le goût à tout.

Écrits à deux ans d’intervalle, ils se répondent étrangement, le second franchissant un palier supplémentaire dans le vacillement psychologique de Francis Scott Fitzgerald. Cette fois, ce n’est plus l’insomnie qui le taraude, mais la dépression dont il souligne la coïncidence avec la grande dépression économique qui secoue l’Amérique.

Celui qui incarna les excès des Années folles, qui connut, à vingt-trois ans, la gloire du jour au lendemain avec son premier roman l’Envers du Paradis (This Side of Paradise) ne se releva pas des coups portés par la vie. Des déceptions de jeunesse – ne pas avoir intégré l’équipe de football de l’université de Princeton, ne pas avoir franchi l’Atlantique pour participer à la Première Guerre mondiale – aux désillusions de l’âge adulte – son mariage vole en éclats ; ses romans subissent les feux de la critique, après les louanges des débuts ; sa fortune fond comme la neige au soleil –, les échecs se sont succédé avec obstination. Loin de l’aguerrir, ils ont fissuré son moi. À plusieurs reprises dans ces deux textes, il se compare à une vieille assiette fêlée « dont on se demande s’il vaut la peine de la garder ». Parfois, il s’imagine sous les traits d’un petit garçon abandonné dans une grande maison qui aurait la possibilité de faire tout ce qu’il veut mais, pour son plus grand désarroi, n’a envie de rien. En cela, il appartient bel et bien à la génération perdue décrite par Gertrude Stein, qui souffre de n’avoir pas pu accomplir ses rêves d’héroïsme. Chez lui, cette tragique révélation aboutit à un postulat définitif : « De toute évidence, vivre c’est s’effondrer progressivement. »

A mesure que son chaos intérieur s’intensifie, le réel devient un piège qu’il faut fuir par tous les moyens. Quand ce n’est pas par la littérature – en 1934, dans la préface d’une réédition de The Great Gatsby, il écrivait qu’il ne voyait pas « ce qu’il pouvait faire d’autre, et de mieux, que de se perdre pour y vivre dans l’univers de la fiction » –, c’est par l’alcool. Mais l’ivresse se révèle impuissante à soulager les tourments qui le rongent. Fitzgerald cherche alors l’ultime recours dans les cauchemars, qu’il tente de provoquer : « Je dormais désormais du côté du cœur car je savais que plus je fatiguais rapidement celui-ci, même partiellement, plus vite viendrait l’heure bénie des cauchemars qui, à la manière d’une catharsis, me permettraient de mieux faire face au lendemain. » Seulement, là encore, les cauchemars ne calment pas son esprit agité et surmené. L’insomnie a toujours le dernier mot. « L’horreur déferle comme un ouragan – et si, cette nuit préfigurait la nuit après la mort –, et si tout l’après n’était qu’éternel tremblement au bord d’un précipice, tandis que nos instincts vils et méchants nous poussent à avancer et que la vilenie et la méchanceté nous font face. (…) Quand l’horloge sonne quatre heures, je ne suis plus qu’un fantôme. »

L’expérience de la fêlure déréalise de plus en plus l’écrivain qui finit par n’être plus qu’une voix, voire un animal résigné, domestiqué, mais à travers lequel il trouve la force de se moquer une dernière fois de lui-même : « Cependant, je m’efforcerai d’être un animal bien élevé, et, si vous me lancez un os entouré de suffisamment de chair, il se pourrait même que je vous lèche la main. »

« Il y a dix ans, la vie était surtout une affaire personnelle. Je devais concilier le sens de la vanité des efforts et celui de la nécessité de lutter ; la conviction de l’inévitabilité de l’échec et la détermination à « réussir »  – et, plus encore, je devais assumer le poids mort du passé et les intentions nobles de l’avenir. Si j’y parvenais en dépit des malheurs habituels – conjugaux, professionnels et personnels –, alors l’ego poursuivrait sa route telle une flèche lancée néant en néant avec une telle force que seule la pesanteur finirait par la rabattre au sol. »

Lire aussi : Fitzgerald à nu dans « Un livre à soi »

  • Francis Scott Fitzgerald, l’Effondrement, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 2011.
    (Ces textes sont repris dans le recueil Un livre à soi, Les Belles Lettres, 2011.)
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