L’Afrique du Sud dans l’objectif de David Goldblatt : entre violence et rédemption

Soixante ans d’une nation, l’Afrique du Sud, et d’une ville, Johannesburg, divisées par les fractures raciales, sociales, urbaines. Le photographe David Goldblatt est la mémoire d’un monde toujours meurtri, même après la fin de l’Apartheid. Jusqu’au 17 avril, une exposition retrace son œuvre à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. 

Sur Eloff Street, Mai 1966. Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.

« La photographie m’a aidé à résoudre ce dilemme : vivre dans ce pays où émigrer ». Le pays dont parle David Goldblatt, c’est l’Afrique du Sud, où ses grands-parents lituaniens, fuyant les persécutions contre les juifs, trouvèrent refuge en 1892. Un pays miné par la violence. Officiellement, l’Apartheid a disparu en 1994 et n’est plus qu’un mauvais souvenir. Dans les faits et les mentalités, il résiste avec la malignité d’une maladie contagieuse. Ses effets délétères affectent à la fois les rapports humains et l’aménagement du territoire. Malgré cet héritage pesant, David Goldblatt a choisi de ne pas quitter sa terre natale. À quatre-vingts ans, il la photographie toujours, portant sur elle un regard engagé et tendre. Au fil du temps, il a ainsi édifié un panorama cohérent, tant sur le fond que la forme, de sa ville, Johannesburg, et de ses habitants, marqués au fer par la ségrégation. Sa grande fresque sociale, qui rassemble riches et pauvres, bourreaux et victimes, ausculte les transformations d’un monde dont il sait diagnostiquer et révéler sans fard les plus sourdes contradictions et angoisses. De 1948 (instauration de l’Apartheid) à nos jours, des terrains vagues aux cellules de prison, des lotissements résidentiels ultra protégés aux townships insalubres, il décrypte les liens évidents entre la criminalité et l’urbanisme. Avec la conviction que rien n’est gratuit, que la montée en flèche de l’insécurité s’explique par le clivage constitutif de la société sud-africaine. Une réalité tenace ; l’utopie de la « nation de l’arc-en-ciel » a échoué à en inverser le cours.

Hôtel pour femmes, Alexandra Township, 26 juin 2009. Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.

Dès sa fondation en 1886, Johannesburg s’est édifiée sur la séparation des blancs, exploitant les mines d’or, et des noirs, main-d’œuvre à bon marché, asservie, reléguée en périphérie. Les logements, les parcs, les transports, les installations électriques et sanitaires ont été pensés en fonction de cette différence identitaire. Résultat : une division topographique et raciale qui se retrouve dans la série  « TJ »  –  deux lettres qui figuraient sur les plaques d’immatriculation automobiles des habitants du Transvaal, Johannesburg –, réalisée entre 1950 et 1990. Goldblatt y attrape des instants comme on cueille des fleurs sauvages : côté blancs, une fillette assise sur un banc interdit aux « Coloured », des patrons dans leurs bureaux, des villas alignées au cordeau et surveillées par des caméras ; côté noirs, des familles vivotant avec les cartes qui leur ont été distribuées, des corps à l’étroit dans des habitats exigus, des vendeurs ambulants installés dans leur « Cafe de Move-On », des domestiques… Sans oublier les Indiens et autres immigrés non blancs, qui subissent le même sort que les noirs et se voient expulsés, repoussés vers les marges, sous le coup du « Group Areas Act », une loi définissant des zones de résidence et de commerce selon des critères ethniques. C’est par exemple ce qui est arrivé aux Docrat, forcés à partir de leur quartier de Fietas. En 1977, Goldblatt photographie leur modeste chambre à coucher. Comme à son habitude, il accompagne son image d’une légende. Lapidaire, elle indique que désormais, les lits jumeaux ne tiendront plus dans la nouvelle maison du couple, plus petite, qu’il faudra donc les raccourcir de 15 centimètres et faire avec. Si la scène n’était pas profondément injuste, elle prêterait à rire. Elle reflète pourtant le désespoir de milliers de citoyens sous-considérés.

Hennie Gerber, 2010. Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.

De plus en plus, ce désespoir se retourne en violence. Victime lui-même de cambrioleurs armés, de voleurs et d’agresseurs en tout genre, David Goldblatt a voulu comprendre et remonter aux racines de ce fléau plutôt que d’en pointer seulement les symptômes. D’où sa série « Ex-Offenders », en 2010, qui présente trente portraits en noir et blanc d’anciens détenus, avec le récit de leur parcours en dessous. « Je voulais aller au-delà des statistiques et rencontrer certains de ces criminels en personne, […] de la même manière qu’on croise quelqu’un dans la rue ou au supermarché. Et je voulais le faire dans des situations qui renvoyaient, d’une manière ou d’une autre, aux crimes qu’ils avaient commis ou dont on les avait soupçonnés. Les photographier sur la scène de leur crime. » Parmi eux, il en est un dont le témoignage dépasse l’imaginable en cruauté assumée. Hennie Gerber, ancien policier, raconte comment il s’y prit pour torturer un homme soupçonné de vol : « Il le fit suspendre à un arbre par les pieds. Il reçut des décharges électriques dans les organes génitaux et les mains, et on alluma un feu sous sa tête pour lui faire inhaler de la fumée […]. Il fut suspendu pendant huit heures sans repos […]. Et Gerber lui tira dessus et l’acheva. » Aujourd’hui détective privé, il semble avoir oublié l’affaire, son expression ne trahit pas le moindre remords. D’autres ex-offenders sont en revanche sortis de prison transformés. Cette expérience leur a ouvert un chemin vers la rédemption. Ils tentent de se reconstruire et consacrent leur temps à des associations ou à la prévention contre la délinquance ou la drogue, preuve que l’espoir n’a pas encore déserté définitivement le monde.

Tout ceci est montré sans mièvrerie, mais avec cette distance si juste, ce respect du peuple qui a fait la grandeur des livres de Steinbeck ou des photos de Walker Evans… Évacuation du pathos, parti pris de la frontalité par opposition à une subjectivité ou un misérabilisme déplacés. Les images de Goldblatt ne sont jamais démonstratives. Simples et fortes, elles s’inscrivent dans la tradition du documentaire et touchent par leur portée universelle.

Elle lui dit : « Toi tu serais le chauffeur et moi je serais la madame », puis ils attrapèrent le pare-chocs et prirent la pose, Hillbrow, 1975. Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris.

  • Catalogue paru aux éditions Actes Sud, 2011.
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