Catastrophe nucléaire, ce qu’en disait Günther Anders

« Nous ne sommes pas, en tant qu’êtres doués d’“imagination”, à la hauteur de ce que nous produisons et “entreprenons”. »      Günther Anders

Dessin de Plantu, daprès Hokusai, en une du "Monde", le 15 mars 2011.


Dans plusieurs textes écrits en 1959, Günther Anders (1902-1992), élève de Heidegger, premier mari de Hannah Arendt et ami de Hans Jonas, s’indignait de l’« immoralité de l’âge atomique ». Un an après s’être rendu au Japon, dévasté par les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, le philosophe poursuivait sa réflexion sur la question nucléaire en pointant ses conséquences irrévocables. Qu’aurait-il dit aujourd’hui, devant la menace qui frappe à nouveau l’Archipel avec l’accident intervenu sur le site de la centrale de Fukushima-Daiichi à la suite d’un séisme et d’un tsunami impressionnants ? Au milieu de la cacophonie médiatique, des paroles contradictoires des experts, industriels et hommes politiques, sa pensée intransigeante, nécessairement « exagérée », vaut la peine d’être relue. Anders avait lui-même prédit en préface à la seconde édition de ses essais
La menace nucléaire. Considérations radicales (1981) que ce livre ne vieillirait jamais. La tragédie japonaise lui donne raison une fois de plus.

« Apocalypse ». Le grand mot était lâché ces jours derniers par le commissaire européen à l’Énergie pour qualifier le danger entourant les explosions dans les réacteurs de la centrale de Fukushima-Daiichi, située
à 250 kilomètres de Tokyo. Ce mot fait écho aux propos de Günther Anders qui, à la fin des années 1950, décrivait « le danger de l’apocalypse » comme une menace que « nous avons rendue possible » et dont nous sommes à la merci pour toujours, condamnés à le rester sans pouvoir faire marche arrière. « Même si elle devait se révéler éternelle, l’époque que nous vivons est l’ultime et définitive époque de l’humanité, car nous ne pouvons rien désapprendre ce que nous avons appris. » Le nucléaire, qu’il soit développé pour l’armement ou pour les centrales « pacifiques » censées fournir une source d’électricité sûre qui réduise la dépendance à l’égard des combustibles fossiles et apporte une solution au réchauffement de la planète, est une arme à double tranchant. Instaurée pour protéger les nations en guerre, celle-ci fait régner la terreur sur l’humanité entière telle une bombe à retardement.

Qu’on le veuille ou non, « nous sommes entre les mains de médiocres qui usurpent la place de Dieu », constate encore Anders en désignant par là l’inconséquence des partisans du nucléaire, ivres d’un pouvoir qui les dépasse. Ils ont beau jeu d’en minimiser les dangers (par diverses stratégies dont Anders dresse la liste : le classement erroné du danger, le dégrisement de l’horreur, la solennisation de l’horreur, la fausse comparaison, la menace par le contraire, les plaisanteries, la spéculation sur la bêtise), ils ne peuvent plus feindre de l’ignorer. Pourtant, ils ne semblent pas mesurer la puissance sans limite de cette arme qui a transformé jusqu’à notre statut métaphysique (« Nous sommes passés du rang de “genre des mortels” à celui de “genre mortel”). De fait, « la technique de la fission nucléaire ne pulvérise pas que l’atome mais aussi les domaines de compétence. Aucune mesure politique ne correspond à l’utilisation de la “toute-puissance” des monstres atomiques ».
Cette toute-puissance cache en son sein une faille qu’Anders expose sous le concept de « décalage prométhéen ». Pour éviter l’usage d’un terme théologique (le « péché originel »), il a recours à cette expression qui nourrit toute sa pensée sur l’atrocité humaine et qui caractérise l’écart irréductible entre la capacité productive illimitée et la capacité représentative limitée de l’homme. Ce décalage est une constante anthropologique, accrue par la civilisation technique et par la division du travail qui nous absout de toute responsabilité. Nous ne sommes pas à la hauteur de la toute-puissance, nous dit Anders, « nous ne pouvons plus nous représenter ce que nous pouvons produire et déclencher ». En un sens nouveau et effrayant, « nous ne savons plus ce que nous faisons », « nous avons atteint la fin de toute responsabilité possible. Car “être responsable d’un acte” n’est pas autre chose que pouvoir se représenter à l’avance ses effets et se les être réellement représentés ».

La catastrophe que subit actuellement le Japon nous apporte une preuve concrète de cette incapacité à comprendre, percevoir et imaginer ce qui se passe réellement. De par son immensité, elle excède notre capacité à ressentir. À une telle échelle, tout nous échappe. « Plus l’effet que peut avoir un acte est grand, plus il est difficile de se le représenter, de s’en émouvoir ou de s’en sentir responsable. Plus le “décalage” est grand, plus le mécanisme de freinage est faible ». Pour Anders, le constat est sans appel et aboutit à la conclusion que nous avons basculé dans « l’âge de la minimisation de la peur et de l’incapacité d’avoir peur ». Faut-il en déduire que nous sommes indifférents au drame vécu par les Japonais ? Non, bien sûr. L’angoisse et les fantasmes restent deux réflexes viscéralement ancrés en nous. Et si par hasard, ils viendraient à nous faire défaut, la télévision veille à les réactiver à coups de flashs réguliers, tels des shoots au grand frisson planétaire. Anders désigne autre chose, notre ignorance et notre acceptation du danger dans la mesure où il ne nous concerne pas. Nous en sommes les spectateurs impuissants.

Le spectacle est sidérant. Il y a les chiffres, tangibles, rationnels, mais terrifiants. Le séisme du 11 mars de magnitude 8,9 sur l’échelle de Richter, suivi de répliques de magnitudes 6-7 ; l’île de Honshu qui se serait déplacée de plus de deux mètres ; un tsunami dévastateur ; 9 000 morts et 13 000 disparus (pour l’instant), 500 000 sinistrés ; six réacteurs imprévisibles qu’une poignée de techniciens – de 50 à 180 – tente de refroidir en se relayant dans la centrale de Fukushima où la radioactivité ambiante est de l’ordre de 400 millisieverts par heure (à partir de 100 millisieverts, il y a un risque accru de développer des cancers ; la dose naturelle annuelle moyenne relevée en France est de 2,5 millisieverts) ; le budget militaire du Japon s’élève à 30 milliards d’euros par an et paraît disproportionné par rapport au manque de moyens face à la catastrophe… Tous ces chiffres qui grossissent au fur et à mesure semblent eux aussi disproportionnés. Ils tombent en cascade, tentent de saisir l’imprévisible, de fixer un bilan humain et matériel sur une réalité mouvante, et demeurent abstraits. Nous pensions qu’ils nous rassureraient sur la situation en cours alors qu’ils nous affolent ou nous tétanisent.

Il y a les images, spectrales, omniprésentes, repassées en boucle à la télévision et sur Internet. Paradoxalement, elles fonctionnent comme des « analgésiques » qui atténuent notre sensibilité en satisfaisant notre besoin compassionnel, qui renforcent notre inertie. À force de voir la vague noire du tsunami avaler des villages entiers sur son passage, on ne la voit plus pour ce qu’elle est – une catastrophe naturelle d’une ampleur inédite –, mais pour ce qu’elle est susceptible de devenir – l’amorce d’un « scénario du pire ». Il y a les analyses des experts en tout genre qui se veulent rassurantes, expliquant en quoi ce drame japonais ne saurait se reproduire chez nous, en quoi il n’est pas comparable avec les accidents précédents (Tchernobyl, Three Mile Island). Elles prônent la transparence, mais entretiennent plutôt la confusion, le sensationnalisme, le catastrophisme, versant dans la langue de bois ou la loi du silence. Il y a surtout la peur, diffuse, devant le danger radioactif invisible et sans odeur. Bien réelle, elle, car le danger, même vu de loin, est planétaire.

EXTRAITS de La menace nucléaire de Günther Anders

Ce qui peut toucher tout le monde concerne tout le monde. Les nuages radioactifs ne se soucient ni des bornes kilométriques, ni des frontières nationales, ni des rideaux de fer. Il n’y a donc plus de distances dans le temps de la fin. (…) Si nous ne voulons pas rester moralement en retrait par rapport aux performances de nos produits (ce qui ne constituerait pas seulement une honte mortelle, mais signifierait également une mort honteuse), nous devons faire en sorte que l’horizon de ce qui nous concerne, c’est-à-dire l’horizon de notre respectabilité, aille aussi loin que l’horizon à l’intérieur duquel nous touchons ou sommes touchés, c’est-à-dire qu’il devienne global. Aujourd’hui, il n’y a que du « proche ».

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Nous vivons une époque dans laquelle il y a des mains propres en masse : l’inflation d’hommes pleins de bonne volonté est considérable. Nous allons périr noyés sous un déluge d’innocence. Tout autour de l’homme qui appuiera sur le bouton et dont le mouvement d’un doigt non ensanglanté suffira à déclencher la catastrophe, s’étendra l’océan du sang de ceux qui, peu importe à quel point ils auront collaboré, n’auront absolument pas nourri de sombres desseins et n’auront même pas su qu’ils avaient collaboré.

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L’explosion qui a prouvé pour la première fois l’effet mortel des poussières radioactives sur des personnes pourtant très éloignées du centre de l’explosion – l’opération Bikini – répondait au nom drôle et sympathique d’« Opération Granpa ». Il n’y a rien de plus infamant que d’utiliser un nom drôle et évoquant l’honnêteté pour désigner une chose aussi énorme. Cette minimisation officielle nous semble encore plus obscène, encore plus révoltante que l’idée publicitaire de ces confectionneurs new-yorkais qui ont déposé le nom de « bikini » en toute hâte pour désigner ces maillots de bain pour jeunes filles dont ils attendaient que le format minimal produise l’effet illimité d’une bombe atomique.

Lire aussi : Catastrophe nucléaire : le vertige des chiffres, par Hiromi Hawakami 
et : Froide mécanique : la Centrale d’Elisabeth Filhol

  • Günther Anders, la Menace nucléaire. Considérations radicales sur l’âge atomique, éd. Le Serpent à Plumes, 2006.
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