La flèche du temps

Esther Shalev-Gerz, "Les Inséparables", 2000-2010.

« So. All they have is this, which is thirty years old, and two so-called witnesses. »
John waited.
« Nothing », said John.
« What, nothing ? »
« I had no criminal record. »
« The usual catch : did you lie about your criminal record ? »
« Ah. »
« It’s taking the form of inquiries about your US naturalization. »
« Go on. »
« There’s some heat », said Kreditor.
And I wondered if he meant the heat that was all over John’s body. Now John looked away shyly and said, « My mother… »
Kreditor seemed interested. « That’s a plus for us. »
« My first language. »
Hey that’s right, I remember. You’re the one with no accent. »
The two men stood up and shook hands. John said, « I’m going to tell you the truth. Yesterday was better. »
« Sir, how are you today? »
« Reverend. »
« Doctor. »

A priori sans queue ni tête, ce dialogue  peut se comprendre si on le commence par la fin. Extrait du roman la Flèche du temps (Time’s Arrow) de Martin Amis, il convient parfaitement à ce jour où l’on change d’heure. Cependant, il ne s’agit pas, en l’occurrence, de remonter sa montre, son réveil ou son horloge d’une heure, mais de remonter l’existence d’un homme dont le passé trouble suscite plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Cet homme, le docteur Tod Friendly (pseudonyme à comprendre comme une antiphrase), meurt au début du livre. Son esprit survit et s’immisce dans la conscience du narrateur, chargé de témoigner de sa vie, relatée à rebours. Et quelle vie ! Celle d’un médecin nazi qui changea de nationalité, trouva refuge en Italie, au Portugal puis en Amérique. A partir de ce destin hors norme, Martin Amis tente de répondre à l’énigme de la Shoah et des crimes contre l’humanité. Il propose une relecture grinçante de cette tragédie à l’aune d’un dispositif déroutant, qui en mime la folie et la course aveugle : prendre le contrepied du temps à tous les niveaux (narratif, chronologique, historique), en inverser non seulement le cours, mais aussi les effets. Le résultat, provocateur et volontiers corrosif, n’invite certainement pas au consensus, mais sans nul doute à une réflexion passionnée.

  • Martin Amis, la Flèche du temps (Time’s Arrow) [1991], Christian Bourgois, repris en Folio Gallimard.
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