Thomas Bernhard honoré malgré lui (« Mes prix littéraires »)

Il ne détestait rien tant que les honneurs et son pays. Pourtant Thomas Bernhard fut gratifié d’une dizaine de récompenses par l’État autrichien. Ce qui ne l’empêcha pas de ramasser l’argent qui va avec et de fustiger joyeusement la mascarade et la vanité des distinctions littéraires. Un jeu de massacre jubilatoire qui eut son revers : non seulement les textes en question, féroces et incorrects, restèrent dans les tiroirs de l’écrivain longtemps après sa mort, mais pour les écrire, celui-ci fut forcé de se plier au jeu des conventions sociales alors qu’elles lui répugnaient. Le prix à payer en somme.

« On est habitué à voir tous ceux qui reçoivent un prix Kant ou une médaille Dürer faire de longs discours sur Kant ou Dürer, tisser des liens entre eux-mêmes et ces grands noms et accabler le public sous le jus encyclopédique rance exprimé par leur cerveau. Cette manière de procéder ne me sied pas. Et donc je n’ai prononcé à Darmstadt que quelques phrases qui n’avaient rien à voir avec Büchner, mais qui en revanche avaient tout à voir avec moi », (« Le prix Büchner »).

« Je crois que les musiciens de l’orchestre philharmonique ont joué une œuvre de Mozart. Ensuite il y eut des exposés plus ou moins longs sur Grillparzer. En jetant un regard en direction de madame la ministre Firnberg – c’est ainsi qu’elle se nommait – je vis qu’elle s’était endormie, ce qui n’avait pas échappé non plus au président Hunger, car la ministre ronflait, pas très fort certes mais elle ronflait, de ce discret ronflement de ministre connu dans le monde entier. (…) Au bout d’un moment, la ministre jeta un regard circulaire et demanda avec une arrogance et une bêtise inimitables : Mais où est donc passé l’écrivaillon ? Je me tenais à proximité immédiate, mais je n’osais pas signaler ma présence. (…) Lorsqu’on m’a demandé pendant le repas de quelle somme le prix était doté, j’ai vraiment pris conscience pour la première fois que le prix ne s’accompagnait en réalité d’aucune somme d’argent.L’humiliation que j’avais subie m’apparut alors véritablement dans toute sa bassesse », (« Le prix Grillparzer »).

« Monsieur le Roi vint nous chercher, moi et madame Borchers, et nous sommes allés à l’hôtel de ville, qui passe pour l’un des exemples les plus éclatants du gothique allemand. Un sentiment écrasant, étouffant, se saisit de moi au moment où j’y entrai, mais du courage me disais-je, du courage et encore du courage, fais tout ce qu’on te demandera de faire, prends le chèque de huit mille marks et tire-toi », (« Le prix du Cercle culturel de la fédération de l’industrie allemande »).

« (…) j’avais entendu toute une ribambelle de noms absolument affreux, qui pour moi étaient tous associés au bavardage et au dilettantisme, aucun lauréat ne s’était encore dégagé de la réunion. Les messieurs commençaient déjà à regarder la pendule, et une odeur de rôti entrait peu à peu par les battants de la porte. La table était donc obligée de prendre une décision. À mon immense étonnement, l’un des messieurs, encore une fois je ne sais plus qui au juste, tira du tas de livres jonchant la table, complètement au hasard me semble-t-il, un livre de Hidesheimer, et dit sur un ton d’une naïveté renversante, tout en se levant comme pour aller manger sans plus tarder : Pourquoi pas Hildesheimer, prenons donc Hildesheimer, or Hildesheimer était justement un nom qui n’avait pas été cité une seule fois pendant toutes les heures qu’avait duré le débat », (« Le prix de littérature de la ville de Brême »).

« Si je n’accepte pas l’argent pour moi et pour le consacrer à un voyage, disais-je, on le balancera à un nullard dont les productions calamiteuses ne font qu’empuantir l’atmosphère. À mesure que le jour de la remise du prix approchait, je passais des nuits sans sommeil de plus en plus insupportables. Ce que quelques imbéciles s’étaient peut-être figuré comme un honneur, plus j’y réfléchissais, plus je le ressentais comme une infamie, mise à mort serait un peu fort, mais infamie me paraît encore aujourd’hui le terme le mieux approprié », (« Le prix d’État autrichien de littérature »). 

Voilà. Il y en a ainsi cent cinquante pages. Cent cinquante pages d’insoumission permanente, de torpillage de l’hypocrisie d’une société où le paraître règne en maître, d’humour sarcastique visant les discours officiels qui brillent par leur vacuité et qui, par principe, sont voués à être inoffensifs, abrutissants, ineptes, péremptoires et in fine soporifiques.

Mes prix littéraires (où l’on peut entendre, en français, « mépris ») rassemble neuf textes rédigés entre 1964 et 1970, restés inédits et publiés en Allemagne en 2009, à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Thomas Bernhard (1931-1989). On peut les lire comme des fragments d’un journal intime relatant les à-côtés et les coulisses des remises de prix littéraires. Ces distinctions donnent lieu à des saynètes jouissives et cruelles.
On y voit l’écrivain autrichien contraint de troquer ses sempiternels pull à grosses mailles et pantalon de laine grise contre un costume tout neuf – qu’il choisit trop serré, dans une boutique de luxe, une heure et quart avant le début de la cérémonie – afin de s’habiller avec la « solennité appropriée ». On suit ses « errements » immobiliers : anticipant sur l’argent qu’il doit recevoir, Thomas Bernhard s’aventure avec sa tante en Haute-Autriche pour faire l’acquisition d’une maison décrépie et insalubre mais d’« excellentes proportions » (dixit le vendeur) dont il devine à peine les contours sous l’épais brouillard qui l’enveloppe.
On l’y découvre encore peinant à accoucher de ses discours de remerciement. Et pour cause : il exècre tout forme de mondanité. S’il s’y prête, c’est avant tout par cupidité. Il n’éprouve que haine et dégoût pour les honneurs et les prix, au rang desquels le Grand Prix d’État autrichien figure en tête et qu’il assimile à « un mal inexpugnable et une absurdité perverse ». C’est lors de celui-ci (voir ci-dessous) que ses propos sur le caractère nul et non avenu de tout État fait bondir un ministre présent dans l’assistance. Juste retour des choses, lorsqu’on sait quelle patience il a fallu à Bernhard pour supporter, avant de prendre à son tour la parole, le discours mielleux et spécieux dudit ministre qui « aurait mérité des gifles » mais que « les moutons applaudissaient » tel « leur dieu nourricier ». Bernhard feint de s’étonner que la cérémonie vire au scandale et s’interrompe par un claquement de porte. Mais il n’y a là rien de surprenant. À son habitude, l’auteur malmène son public dont, au fond, il n’espère pas être compris ; le gouffre qui l’en sépare est trop profond. Toutefois, sa charge virulente n’épargne personne. Il n’hésite pas à retourner contre lui sa plume vengeresse : « Je ne suis pas disposé à refuser vingt-cinq mille schillings, je suis cupide, je suis faible, je suis moi-même un salaud » . Preuve que le plus passionnant chez cet écrivain n’est pas sa misanthropie mais sa cruauté.

Mes prix littéraires compile toutes les obsessions qui nourrissent l’œuvre de Thomas Bernhard. Elle y apporte un nouvel éclairage et offre une lecture des plus revigorantes.

Discours de la remise du prix d’État autrichien

« Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,

Il n’y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires ; tout est dérisoire quand on songe à la mort. On traverse l’existence affecté, inaffecté, on entre en scène et on la quitte, tout est interchangeable, plus ou moins bien rodé au grand magasin d’accessoires qu’est l’État : erreur ! Ce qu’on voit : un peuple qui ne se doute de rien, un beau pays – des pères morts ou consciencieusement dénués de conscience, des gens dans la simplicité et la bassesse, la pauvreté de leurs besoins… Rien que des antécédents hautement philosophiques, et insupportables. Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité nous sont devenus les éléments de notre détresse quotidienne.

L’État est une structure condamnée à l’échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l’infamie et à l’indigence d’esprit. La vie est désespérance, à laquelle s’adossent les philosophies, mais qui en fin de compte condamne tout à la folie.
Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques ; nous sommes la vie en tant que désintérêt généralisé pour la vie, nous sommes, dans le processus de la nature, la mégalomanie pour toute perspective d’avenir.

Nous n’avons rien à dire, si ce n’est que nous sommes pitoyables, adonnés par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Moyens à fin de déchéance, créatures d’agonie, tout s’explique à nous et nous ne comprenons rien. Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, à juste titre nous avons peur, car nous apercevons déjà, bien que confusément, à l’arrière-plan : les géants de l’angoisse.

Ce que nous pensons l’a déjà été pour nous, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes reste obscur.

Nous n’avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et ne méritons que le chaos.

En mon nom et au nom des personnes distinguées en même temps que moi par ce jury, je remercie très expressément tous ceux ici présents. »

  • Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, Gallimard, 2010.
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