Ritsos, les mots pour conjurer les silences et les pierres

Pendant ses années de déportation (entre 1948 et 1950) sur les îles de Limnos et Makronissos, le poète grec Yannis Ritsos notait ce qu’il vivait au quotidien sur des petits carnets ou des paquets de cigarettes qu’il cachait ensuite dans des bouteilles scellées, avant de les enterrer. Y sont consignées, dans une langue simple et sans effets virtuoses, la violence insidieuse et l’horreur crue de ce « Temps de pierre », voué à la solitude, à la soif, à la maladie et aux rats, où survivre devient le « fruit amer de la nécessité ».
Ritsos enregistre tant bien que mal le réel, les « miettes du rien », avec cette urgence de graphomane rattrapant les mots fuyants et clandestins. Il s’interroge sur l’absurdité de sa condition et de celles de ses compagnons, évoque un univers qui ressemblerait presque au nôtre avec ses objets familiers (verre, lampe, table, chaise) et sa nature qui rappelle le cycle des saisons (« où sont passées les corbeilles de raisin ? ») et la course du temps (« J’ai planté un arbre. Je le ferai grandir. / Quoiqu’il arrive, je ne reviens pas en arrière »), n’était la présence hallucinante du vide où les mots ricochent et résonnent, où « le son qui nous lie un instant hors de la solitude / pour nous séparer encore sans dire bonne nuit » est le plus fort.
Empreints d’espoir et de lassitude, de révolte et de résignation, ces « croquis » témoignent des corps meurtris dans leur chair (« Les hommes travaillent autant qu’ils endurent / et ils endurent plus qu’ils ne le peuvent. / Nous porterons des pierres / nous couperons du bois / nous nettoierons les cabinets. / Et moi tout autant »), et de l’expérience de l’inexplicable. N’oublions pas que, pour Ritsos, la poésie « se meut dans le champ de la découverte, pour ainsi dire, apocalyptique ».

12 novembre

L’après-midi, nous avons porté des pierres. Travail rapide
de main en main. Le soleil hivernal ;
les barbelés ; les cruches ; le sifflet du gendarme.
Ici finit le jour. Le soir est frais.
Rentrons plus tôt. Mangeons notre pain.
Bon travail, camarades, travail facile
de main en main. Tout n’est pas si facile
le reste ne va pas de main en main. Cela se voit,
même si le visage ne change pas beaucoup. Cela se voit
à l’entaille entre les sourcils
à la bouche ouverte sans parler
au silence avant le souper et même
aux deux doigts qui remontent la mèche de la lampe.

A la fin du repas, les assiettes restent sales
les rats montent sur la table
la lune pose son menton contre les barreaux.
Tout s’arrête comme la montre du tué.
La main prête à serrer quelque chose qui se déplie sur le genou.
Le coupe-ongles n’avance pas –
l’ongle est dur. Et on ne peut même pas se fâcher.
La chaleur est reportée. La voix et le silence sont reportés.
Allumer une cigarette vers minuit, cela seul
met un point inopportun à tout ce qui est resté inachevé.

  • Yannis Ritsos, Journal de déportation, Ypsilon éditeur (édition bilingue), 2009.
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