« Essential Killing », le chemin de croix d’une bête traquée

L'affiche américaine du film.

Instinct de survie, retour à l’animalité, parcours christique : le dernier film du cinéaste polonais
Jerzy Skolimowski invite à un radical dépaysement.
Avec pour « héros » un taliban fugitif, mutique et désorienté, marchant droit vers la mort.

Peut-être faudrait-il voir ce film sans en rien savoir à l’avance. Pousser la porte d’une salle de cinéma, se laisser envelopper par l’obscurité et le silence, faire le vide avant que ne surgissent devant soi les premières images captivantes d’Essential Killing. L’expérience sensorielle n’en sera que plus intense. Elle commence par le survol en hélicoptère d’un vaste désert. Bruit des hélices, voix off indiquant leur position à trois soldats américains évoluant dans les boyaux d’un canyon à la recherche d’un homme en fuite. Un taliban ? Un terroriste ? Tout le laisse supposer sans que pour autant jamais le voile ne soit levé sur l’identité de cet ennemi pourchassé. Capturé après avoir tué les trois soldats d’un tir de lance-roquettes, il est transféré quelque part en Europe de l’Est, vers une prison secrète de la CIA, un camp qui rappelle celui de Guantánamo. Mais là encore, la perte des repères est totale. Aboiements de chiens surexcités, pieds et mains enchaînés, combinaisons orange, sacs en toile de jute sur la tête, interrogatoire, torture… Avec un sens aigu de la parcimonie et des détails, Jerzy Skolimowoski nous projette en quelques instants dans la peau du prisonnier et nous donne à sentir les réactions primaires que sont la peur face à l’inconnu, l’enfermement, l’incompréhension, le mutisme. Nous ne saurons pas quel est le crime dont il est accusé, quelle est sa nationalité (probablement afghane), quel est l’endroit vers lequel il est convoyé de nuit avec d’autres détenus, sur une route enneigée où le véhicule subitement dérape… L’occasion pour lui de s’échapper et de s’enfoncer dans la forêt, un piège à ciel ouvert. La chasse à l’homme est lancée.

Afin de survivre, le fugitif, emmuré dans le silence, doit faire corps avec la nature qui l’entoure, se fondre dans le décor sauvage pour ne pas être repéré, se nourrir de fourmis ou, avec de la chance, d’un poisson cru tout juste tiré de l’eau qu’il vole au nez et à la barbe du pêcheur abasourdi dans une scène improbable et comique. Bête traquée, gémissant de douleur et de rage, il n’hésite pas à devenir à son tour un prédateur, tuant s’il le faut, découpant à la tronçonneuse un bûcheron, tétant le sein d’une jeune mère terrorisée qui allaite son bébé. Une autre femme, muette, viendra à son secours pendant sa course contre la montre, contre la mort. Elle le lavera, pansera ses blessures et lui donnera un cheval blanc pour poursuivre son chemin de croix. Paradoxalement, l’errance de ce musulman fondamentaliste superpose la passion du Christ (le physique de l’acteur Vincent Gallo y est pour beaucoup) et des visions oniriques d’une femme en burqa. Elle réunit les extrêmes dans une ambiguïté volontaire, un jeu étourdissant de miroirs où l’on s’identifie à l’autre, son ennemi, où l’on passe d’une étendue de sable à une étendue de neige, où le suspense se mue en toile abstraite (un blanc immaculé bientôt taché par le sang de la victime sacrifiée), où l’on éprouve en un mot la liberté d’un artiste qui, à soixante-quinze ans, s’amuse encore à nous perdre.

En regardant les plans saisissants de ce film âpre dont je ne connaissais ni l’intrigue ni le réalisateur*, encore moins l’accueil de la critique, l’émotion qui m’a submergée dès le début ne m’a pas trompée : à l’évidence, séquence après séquence, je prenais la mesure d’une œuvre sans équivalent avec ce que j’avais pu voir depuis longtemps, un récit minimaliste et brut sur l’agonie d’un homme réduit à l’état sauvage. La force désespérée qui s’y joue est d’une beauté violente à couper le souffle.

* Jerzy Skolimowski, scénariste de Wajda et de Polanski (le Couteau dans l’eau, 1962), a quitté la Pologne du bloc communiste en 1967. Exilé en Europe et en Amérique, cet ancien boxeur qui s’est consacré à la peinture est l’auteur entre autres de Deep End (1970), Travail au noir (1982), Bateau Phare (1985).

  • Essential Killing, de Jerzy Skolimowski, film polonais, 1h23. Avec Vincent Gallo.
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