Les exercices de style de Joyce Carol Oates

« Wild Nights – Wild Nights ! / Were I thee… Wild Nights should be / Our Luxury ! » *

« Folles nuits – Folles nuits ! / Si j’étais avec toi… De Folles nuits seraient / Notre volupté ! »

Emily Dickinson

Imaginant les derniers jours de cinq monstres sacrés de la littérature américaine, se réappropriant pour chacun leur univers et leur écriture, Joyce Carol Oates exécute de savoureux exercices de style et invente un nouveau genre : le faux pastiche biographique.

Edgar Allan Poe n’est pas mort à Baltimore mais sur une île déserte et hostile de l’océan Pacifique, en gardien de phare rongé par la solitude et de terribles hallucinations. C’est du moins l’hypothèse de Joyce Carol Oates dans « Poe posthume ; ou Le Phare », la première des cinq nouvelles de son recueil Folles Nuits. Dès lors, nous voilà prévenus : ce qui se joue dans ces pages fantastiques, fantasques, ironiques, c’est moins la quête de la vérité attestée dans les ouvrages universitaires qu’une démonstration sans appel des pouvoirs infinis de la littérature pour éclairer le sens d’une vie.

Avec la liberté propre aux écrivains, Oates entrelace le réel et la fiction, tentant d’expliquer l’un par l’autre. Puisant dans les archives tel un historien et dans les œuvres tel un critique, elle recompose les ultimes pensées, émotions, soubresauts de l’âme, avant le passage à trépas, de personnalités hors normes, marquées dans leur chair par une faille et dont le destin tragique touche plus la nuit que le jour : Edgar Poe, Emily Dickinson, Mark Twain (de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens), Henry James et Ernest Hemingway. A travers ces exercices d’admiration décalés car s’autorisant écarts et impertinences, elle s’acquitte à sa façon de sa dette qui consiste à rendre hommage à ces aînés qui l’ont initiée à l’écriture, qui ont probablement nourri son œuvre selon un double mouvement pendulaire de découragement et d’éclosion d’un style à soi.

Si, à l’origine de chaque portrait, il y a toujours des éléments biographiques reconnus et reconnaissables, les évocations d’Oates déplacent ces effets de réel vers des chemins de traverse. Elles mettent en scène la part d’ombre des cinq génies des lettres américaines. Edgar Poe apparaît comme un Robinson sauvage, esseulé par la mort de son unique compagnon, un chien, fixant à l’encre noire dans un journal de plus en plus aléatoire, comme une Cassandre, ses cauchemars prémonitoires qui le tourmentent maladivement. L’une de ces visions, le « cyclophagus », est une « créature originale et saisissante à l’extrême qui aurait étonné Homère, ainsi que tous mes pères gothiques sans exception ». Emily Dickson se voit transformée en EDickinsonRépliLuxe. Copie décevante de l’original, cet automate moderne qui ressemble « davantage au cadavre ratatiné d’une nonne enfant qu’à une femme poète de trente ans » est censé révéler à un couple la magie de la poésie. Henry James, le plus européen et cosmopolite des romanciers américains, celui qu’on appelle le « Maître » « en raison de l’art finement nuancé du style de sa maturité, qui rejetait toute simplicité, c’est-à-dire tout ce qui était brut et informe dans ce qu’il savait être la complexité byzantine du cœur humain », n’est pas mieux loti : en se rendant dans un hôpital londonien pendant la Première Guerre mondiale dans le but de se rendre utile, il laisse éclater, entre deux accès de honte au sein de cette antichambre de l’enfer, son désir pour les soldats. Et que dire de Mark Twain qui collectionne les « poissons-anges », surnom donné aux jeunes filles de dix à quinze ans, sélectionnées avec soin : « pas de laiderons parmi les élues. Pas de grandes gourdes godiches. Pas de boudeuses capricieuses. Pas de bêcheuses. Pas de dondons. Pas d’empotées »? Même liberté de ton pour décrire la tentation suicidaire d’Ernest Hemingway, lequel remet en cause le pari pascalien où la probabilité est peut-être faible mais le gain infini. Son suicide est minutieusement préparé. « Aucun pro ne s’en remet à la chance. Aucun pro ne jette les dés en se fiant au hasard. Un pro pipera les dés pour s’assurer du résultat. »

Dans Folles Nuits, Joyce Carol Oates livre en quelque sorte un autoportrait diffracté de l’artiste vieillissant, au bord du précipice. Qui se chargera d’écrire le sien en mêlant si bien le désespoir et la farce ?

« On avait beau ne pas croire en Dieu, parier sur la prière pouvait payer. Il était résolu à faire ce travail proprement et une fois pour toutes, car même un joker n’a qu’une seule chance. Dieu était le joker, bien sûr. Il fallait se le concilier pour exécuter ce travail à la perfection. C’est-à-dire pour pulvériser instantanément tout le cerveau. Car il craignait qu’un reste d’âme ne subsiste dans un coin de cerveau non pulvérisé, ou que le tronc cérébral ne continue à fonctionner, et du coup Papa se retrouverait dans un pyjama d’hôpital puant la pisse à bafouiller son alphabet à cause d’un dé à coudre de cerveau resté intact dans un crâne recollé comme de la vaisselle cassée dans lequel ils inséreraient une dérivation. Et la télé diffuserait ça, avec une voix off qui psalmodierait Car le salaire du péché, c’est la mort. Combien de nuits blanches avait-il passées à ruminer cette peur, ici à Ketchum et dans l’hôpital du Minnesota. Car il avait peur de faire pitié comme de faire rire. Il avait peur que des inconnus ne lui touchent la tête, ne lui réarrangent les cheveux. Car ses cheveux n’étaient plus épais, on voyait son crâne bosselé à travers. Si cette tête devait être détruite, il fallait que ce soit proprement. Il ne prenait pas entièrement au sérieux certaines de ses peurs, mais on ne pouvait pas savoir : même le rusé Pascal ne pouvait pas savoir : si vous faites un pari, faites en sorte de ne pas pouvoir perdre. »

Extrait de « Papa à Ketchum, 1961 ».

* Futile – the Winds –
To a Heart in port –
Done with the Compass –
Done with the Chart !

Rowing in Eden
Ah, the Sea !
Might I but moor – Tonight –
In Thee !

(1861)

Futiles – les Vents –
Pour un Cœur au havre –
Adieu Compas
Adieu Carte !

Voguer dans l’Eden –
Ah, la Mer !
Si je pouvais cette nuit – jeter l’ancre –
En toi !

In Y aura-t-il pour de vrai un matin : Poèmes / Emily Dickinson, éd. José Corti, 2008.

  • Joyce Carol Oates, Folles Nuits, nouvelles, éd. Philippe Rey, 2011.
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