Un siècle d’écrivains : la mémoire photographique de Gallimard

Cent ans, cent photographies. A l’occasion de son anniversaire, la maison d’édition Gallimard a sélectionné, dans les archives de l’agence photographique Roger-Viollet, les portraits d’écrivains qui ont marqué son histoire et celle des lettres. Une traversée du 20e siècle littéraire, à feuilleter comme un album de famille.

 

Simone de Beauvoir (1908-1986), photographiée par Jack Nisberg, Paris, 1957.

Sur cette photographie de Jack Nisberg, Simone de Beauvoir, loin de sa froideur apparente, de son arrogance tranquille, nous lance un regard complice. Est-ce l’ébauche de son sourire, qu’on sent prêt à éclater, ou la simplicité de sa tenue – une veste d’un rouge vif assorti à son rouge à lèvres en guise de seul bijou – qui la rendent plus abordable, malgré sa pose et ses cheveux inlassablement tirés en chignon ? Celle qui écrivit le Deuxième Sexe (1949) vingt ans avant la naissance du Mouvement de libération des femmes, celle qui fut la compagne du pape de l’existentialisme, qui la surnommait le « Castor » tandis qu’elle était pour les autres la « Notre-Dame de Sartre », apparaît plus souvent sous les traits d’un sphinx hiératique, sûre de son jugement. Magie de la photographie, lieu de toutes les subjectivités, qui métamorphose, l’espace d’une prise, l’icône familière dans nos esprits.

Eternel paradoxe, aussi, à vouloir faire coïncider la personnalité d’un écrivain, sa vision du monde recueillie par ses mots, avec l’image publique qu’il laisse entrevoir. L’écart entre la vie et l’œuvre, entre les deux modes d’expression que sont la littérature et la photographie créé immanquablement des surprises, des déceptions ou des malentendus. Qu’ils se prêtent ostensiblement au jeu en toisant l’objectif (Claudel, Saint-John Perse, Moravia), en s’apprêtant comme pour une cérémonie, voire en se déguisant (Artaud), ou au contraire qu’ils fuient les photographes à l’instar d’Henri Michaux « (surgissant) de la nuit comme un grand oiseau fâché par l’intrusion du chasseur » (dixit Alain Joubert, en préface du livre), qu’ils s’en amusent, complices (Nabokov, Gary, Kundera, Bellow), qu’ils se sentent à leur aise à l’abri de leur univers (Colette à la fenêtre du Palais-Royal pendant l’Occupation, Giono face aux collines de Manosque, Breton dans son appartement couvert d’œuvres d’art, Döblin devant sa bibliothèque, Elsa Triolet avec sa cage à oiseau), les écrivains sont certes immortalisés, tout en gardant cependant la part de fragilité qu’ils partagent avec la condition humaine. On pourrait presque leur appliquer cet aveu de Paulhan : « Je suis tout à fait banal. Je me sens très exactement le premier venu. »

D’ailleurs que regarde-t-on sur ces photographies de célébrités, sinon ces détails qui les font quelque peu descendre du piédestal sur lequel les hissent leurs écrits ?  Détails captés par le cliché et mis en parallèle avec un texte de l’auteur ou sur l’auteur en question. Ainsi la couleur rouge, chère à Simone de Beauvoir, qui se retrouve dans l’extrait suivant de Mémoires d’une jeune fille rangée :

« Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l’été suivant, on voit de jeunes dames en longues robes, aux chapeaux empanachés de plumes d’autruche, des messieurs coiffés de canotiers et de panamas qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c’est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt-et-un, et j’étais leur premier enfant. Je tourne une page de l’album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n’est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j’ai deux ans et demi, et ma sœur vient de naître. J’en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j’étais fière d’être l’aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu’un nourrisson cloué dans son berceau. J’avais une petite sœur : ce poupon ne m’avait pas.

De mes premières années, je ne retrouve guère qu’une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L’appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m’enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j’apprenais le monde, à l’abri. »

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958.

La main de Pier Paolo Pasolini, rêveur et sceptique :

Pier Paolo Pasolini (1922-1975), photographié par Jean-Régis Roustan, Paris, 1965.

« Mon éducation n’a pas été, à proprement parler, catholique. Mon père, officier, était plutôt indifférent à la religion, quoiqu’il nous conduisît à la messe tous les dimanches ; il ne vivait pas et ne vit pas de ces choses-là. Tout comme moi (mais en suivant des chemins ô combien divergents) il a réduit son existence à elle-même. En lui coexistent, il est vrai, des superstructures et il y croit : l’honneur, la nation, la pratique religieuse, etc. Ma mère, elle aussi, est trop liée à ses origines, trop ingénue ; par nature, elle ne peut s’empêcher de croire, mais sa culture et son imagination lui ont suggéré une infinité de doutes et, sans qu’elle y prête garde, sa religion est devenue quelque chose comme une religion naturelle. Il ne soufflait donc pas un air catholique chez moi ; un air moral et spirituel, ça oui. Et fort élevé : ce n’est pas pour rien que mon frère est mort alors qu’il n’avait même pas vingt ans, en offrant sa vie pour un idéal de liberté. Jusqu’à l’âge de quinze ans, j’ai cru en Dieu, avec l’intransigeance des jeunes ; l’adolescence augmentait la rigidité et le sérieux de ma fausse foi. Ma dévotion à l’égard de la Sainte Vierge était symptomatique. Je provoquais en moi de feintes effusions de sentiments religieux (au point qu’à plusieurs reprises, je me persuadai que je voyais les images de la Vierge bouger et sourire) et dans les brèves disputes autour de la religion, j’étais un homme factieux, de parti pris. La plus grande angoisse religieuse et les premiers péchés véritablescoïncidèrent. »

Pier Paolo Pasolini, Actes impurs, Gallimard, 1984.

Les lunettes noires d’Henri Michaux :

Henri Michaux (1899-1984), photographié par Carlos Gayoso, Paris, janvier 1983.

Un chiffon

« J’ai rarement rencontré dans ma vie des gens qui avaient besoin comme moi d’être regonflés à chaque instant.
On ne m’invite plus dans le monde. après une heure ou deux (où je témoigne d’une tenue au moins égale à la moyenne), voilà que je me chiffonne. Je m’affaisse, je n’y suis presque plus, mon veston s’aplatit sur mon pantalon aplati.
Alors, les personnes présentes s’occupent à des jeux de société. On va vite chercher le nécessaire.
L’un me traverse de sa lance, ou bien il use d’un sabre. (On trouve hélas ! des panoplies dans tous les appartements.)
L’autre m’assène joyeusement de gros coups de massue avec une bouteille de vin de Moselle, ou avec un de ces gros doubles litres de chianti, comme il y en a ; une personne charmante me donne de vifs coups de ses hauts talons ; son rire est flûté, on la suit avec intérêt et sa robe va et vient, légère. Tout le monde est plein d’entrain.
Cependant, je suis regonflé. Je me brosse vite les habits de la main, et je m’en vais mécontent. Et tous de pouffer de rire derrière la porte.
Des gens comme moi, ça doit vivre en ermite, c’est préférable. »

Henri Michaux, La nuit remue, Gallimard, 1967.

La marguerite en boutonnière et la cigarette de Michel Leiris :

Michel Leiris (1901-1990), photographié par Boris Lipnitzki, lors du Festival de Cannes, 1953.

« Rêve non rêvé :
Sous peine de tomber dans ce gouffre, l’enfer du monde actuel (tueries, mensonges, tortures, internements, famines), je dois parcourir d’un bout à l’autre une longue ligne constituée, très haut, par les lettres de l’alphabet. Usant de mes deux mains qui s’accrochent et laissant mes jambes aller dans le vide, je passe d’une lettre à l’autre, pris de nausée chaque fois que pour avancer d’un cran je consens non sans hésitation à ce que l’une de mes mains se détache et s’aventure vers la lettre suivante. Parti de A, je me demande si j’aurai la force d’aller jusqu’à Z, où je sais que – tel un fil-de-fériste parvenu à sa plate-forme après la problématique traversée – je serai en sécurité. Grande est mon envie de renoncer, à cause tant du vertige physique que de celui qui tient à ma conscience de l’absurdité de ma situation, mais comment faire ? Si j’en décidais ainsi, il me faudrait en effet ou revenir à mon point de départ, entreprise aussi périlleuse que l’autre, ou rester suspendu jusqu’à épuisement à la consonne ou à la voyelle au-delà de laquelle je n’aurais pas pu poursuivre ma progression incertaine. »

Michel Leiris, le Ruban au cou d’Olympia, Gallimard, 1981.

Evidemment, il y a de grands absents : on aurait aimé voir figuré dans cet album de famille les portraits d’Eluard, Gracq, Pessoa, Pamuk, Roth… pour ne citer qu’eux. Toutefois l’ensemble offre un beau condensé de la vie littéraire du 20e siècle.

  • Portraits pour un siècle, photos d’auteurs du fonds Roger-Viollet, Gallimard/Roger-Viollet, 2011.
    Catalogue de l’exposition « Portraits d’écrivains », présentée à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, de septembre à décembre 2011.

Autres livres consacrant les cent ans de la maison d’édition Gallimard :

  • Gallimard 1911-2011. Un siècle d’édition, sous la direction d’Alban Cerisier et Pascal Fouché. Catalogue de l’exposition éponyme présentée à la BnF du 22 mars au 3 juillet 2011.
  • « Le roman du XXe », numéro spécial de La NRF, sous la direction de Jean Rouaud, n° 596, février 2011.
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One Response to Un siècle d’écrivains : la mémoire photographique de Gallimard

  1. mabooklist says:

    Thanks bro, pour ta photo ! 😉

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