« Une langue venue d’ailleurs » : Akira Mizubayashi entre deux rives

Bien plus qu’une déclaration d’amour à la langue française, ce récit autobiographique d’un Japonais épris de Rousseau et de Mozart est un hymne au savoir, à l’apprentissage et à la pensée de l’Autre. On peut aussi y lire en filigrane, sous la plume limpide et élégante de son auteur, un message politique contre la corruption des mots et le mensonge, bref contre la perte du sens du monde moderne.

Ni totalement japonais, ni totalement français, Akira Mizubayashi demeure un étranger
où qu’il se trouve
et le revendique : « Je ne peux pas ne pas croire à la force salutaire de l’étrangéité. »


Renaître dans une autre langue, quelle folie !
C’est un travail de longue haleine, jamais assuré d’un coup, un projet de vie qui condamne à devenir un étranger partout. Un jeu de patience où l’on gagne autant qu’on perd. Akira Mizubayashi en sait quelque chose, lui qui s’est soumis volontairement à une discipline de fer pour « habiter » le français, sa « langue paternelle » qu’il parle sans la trace du moindre accent. Cette ascèse, il l’a pourtant vécue comme une libération.

Le déclic s’opère en 1968, lorsqu’à dix-huit ans, il prend brutalement conscience du désenchantement de sa langue. Il n’entend, dans les phrases simplistes des revendications étudiantes, que des symptômes du conformisme et du consumérisme ambiants. Il dénonce l’« insoutenable légèreté des mots » répétés jusqu’à la nausée. Il relève l’avènement de l’inflation linguistique : « des paroles désubstantialisées flottaient autour de moi comme des méduses en pullulement. Partout il y avait de la langue, de la langue fatiguée, pâle, étiolée. (…) C’étaient des mots qui ne s’enracinaient pas, des mots privés de tremblements de vie et de respiration profonde. Des mots inadéquats, décollés. » Pour le jeune homme solitaire, amoureux des Lumières et de la littérature, objet qui tend vers le silence, ce bavardage vain, ce détournement du langage lui est insupportable. Il étouffe, se sent l’otage d’un mensonge généralisé, d’un « déficit de vérité qui frappait le japonais ». Son malaise s’inscrit donc dans le contexte plus politique et philosophique de ce qu’il appelle le « divorce de l’être et du paraître ».

Dès lors, Akira Mizubayashi va employer toute son énergie à s’évader, à échapper à « la langue environnante malmenée jusqu’à l’usure ». Cet acte de « déprise » ou de « dépaysement » l’invite à sortir de lui-même, de sa culture, et à s’ouvrir vers un ailleurs. Quitter la nature « verticale », parce qu’immédiate, constitutive, du japonais pour épouser la nature « horizontale » du français, l’immensité de cette étendue linguistique à conquérir. Au risque de perdre pour toujours la pureté originelle de la première, au risque de se frotter aux contraintes de la seconde, à sa « camisole de force » selon l’expression de Cioran.

Les voies d’accès au français sont multiples et surprenantes. Au fondement de son engagement dans la langue de Molière (comme on parlerait d’un engagement dans les ordres) se trouve la figure du père, dont la formule « aucune marchandise n’est meilleur marché qu’un livre, à condition qu’on le lise » dit bien à quel niveau il place la culture et l’éducation et quels sacrifices il est prêt à faire. C’est lui qui apprend par exemple à ses deux fils à nager (alors que lui-même ne le sait pas !), qui éveille le frère d’Akira au violon, et surtout qui achète à ce dernier un magnétophone Sony pesant une dizaine de kilos afin qu’il enregistre les émissions en français diffusées sur la NHK, la radio nationale. Pendant trois ans, Akira Mizubayashi écoute sans relâche, jour et nuit, cette musique venue d’ailleurs. La langue s’infuse en lui par l’intermédiaire des sons, de leur sensualité exotique. Ceux qu’il entend chanter dans les grands textes littéraires du XVIIIe siècle, Rousseau en tête, ou dans des pages plus contemporaines de Valéry (sur la nation française), de Péguy (sur la dégradation républicaine). Mais aussi les mots des livrets d’opéra, notamment et surtout les Noces de Figaro de Mozart avec le personnage de Suzanne, la camériste, qui le fascine par son insoumission éclairée et incarne ses désirs de libération.

A côté des œuvres d’art, on trouve aussi plusieurs personnes qui ont marqué le parcours de Mizubayashi. La première sera le philosophe et essayiste japonais, Arimasa Mori, exilé à Paris, qui écrit en substance qu’hors l’expérience, il n’y aucune issue. « La parole, pour devenir authentique, doit remplir au moins une condition. C’est l’existence préalable de l’expérience qui lui correspond. » Phrase décisive qui poussera Mizubayashi à suivre ses études en France, à l’aide d’une bourse. Puis viendront les professeurs et les maîtres : Jacques Proust, spécialiste des Lumières, dont il suivra les cours à Montpellier, Roland Barthes au Collège de France, Louis Althusser envers qui il a une « dette de langue » parce que celui-ci lui a confirmé, lors d’un bref échange, son intuition sur l’utopie rousseauiste d’une société soustraite définitivement aux rapports économiques et marchands. Sans oublier Jean Starobinski, l’auteur de la Transparence et l’obstacle, qu’il lira passionnément. Et les femmes. Parmi elles, son épouse, une Française, Michèle, qui lui a donné une fille, Julia-Madoka. A toutes ces figures aimées, il rend un hommage vibrant.

Aujourd’hui professeur au département d’études françaises à l’université de Tokyo, Akira Mizubayashi continue d’apprendre et de transmettre à ses élèves son appétit du savoir, de la découverte de ce qui leur est étranger. Pour qu’à leur tour ceux-ci ne soient plus « esclaves de leur propre ignorance », mais qu’ils puissent penser et penser contre. Il en va de la liberté. En ces temps sombres de questionnement identitaire avec son corollaire de racismes ordinaires et de repli sur soi, il serait bon de ne pas l’oublier.

« Mon père était là dans toute sa splendeur, avec toute la puissance de son désir d’apprendre, de sa soif de connaissances, de sa volonté d’aller toujours plus loin et enfin de sa fougueuse et inépuisable passion pédagogique. Je me suis souvenu que c’était lui qui nous avait appris à nager, alors que lui-même ne savait pas. Le piano droit Kawai, le livre de Carl Flesch et le magnétophone Sony. Un très coûteux instrument de musique, quelques centaines de pages difficiles, redoutablement difficiles d’un manuel de violon, un quelconque mais rare produit industriel. Trois objets-témoins. Trois objets-souvenirs. Trois objets culturels de valeur monétaire fort inégale. Trois substituts de la présence et de l’attention paternelles. Ils portent en eux le désir et la volonté d’un homme qui s’acharnait à repousser toujours plus loin les limites de son champ d’action, qui faisait l’impossible pour sortir de ses origines, de sa condition première, pour s’arracher à ce qui lui était primitivement et naturellement imposé. »

  • Akira Mizubayashi, Une langue venue d’ailleurs, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 2011.
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