Ivresse de l’ « Everness » (Jorge Luis Borges)

L’effet de fascination reste entier à chaque lecture de Jorge Luis Borges. L’auteur aveugle et voyant de l’Alpeph, cette « sphère miroitante à l’éclat presque intolérable » et dans laquelle on peut contempler l’ensemble de l’univers (quelle merveilleuse idée que ce point d’accès à ce qui existe et a existé, et dont le but ultime, illusoire, est de comprendre ce qui ne nous a pas été donné de comprendre, que cette épiphanie joycienne placée dans le sous-sol d’un vieil immeuble de Buenos Aires !), transporte ses lecteurs dans un autre monde, aux confins de la réalité et du rêve. Ses écrits, qui dépassent les genres en les confondant les uns les autres, ont la structure kaléidoscopique d’une boule à facettes, d’un jeu de miroirs et de mise en abyme démultipliée où une énigme renferme une autre énigme, qui à son tour… Comme si pour élucider le mystère, il fallait en créer un autre.

Quelques indices reviennent sans cesse, guidant, tel le fil d’Ariane, notre cheminement dans les méandres sémantiques échafaudés par cet érudit prisonnier des livres. Ils ont pour noms « labyrinthe, mémoire, vision, magie, tigre, cercle, Islande »…  Mais ces motifs ouvrent bien plus grand les portes de l’imaginaire qu’ils n’apportent une explication à l’insondable complexité du réel et à ce qui paraît insaisissable dans les métamorphoses du temps.

Incessantes métamorphoses pour lesquelles Borges forge ce terme « everness » (sans équivalent en français), qui mime la tension entre le toujours et le jamais, qui renvoie à un présent indéfini, hybride, où se réaliseraient
des rencontres impossibles, défiant les lois de la science. En préface de l’Autre, le Même, Borges en évoque une : il retrouve Leopoldo Lugones, mort en 1938. Tout naturellement. Même s’il finit par reconnaître non sans tristesse que c’est un rêve qui « se défait comme l’eau dans l’eau ». Belle métaphore pour symboliser la perméabilité des temps et l’ivresse qu’elle procure.

Jorge_Luis Borges_por_Paolo_Agosti

Everness

Tout existe, hormis une chose : l’oubli.
Dieu sauve le métal ; il sauve aussi la cendre,
Et sa mémoire prophétique peut comprendre
Les lunes de demain, d’hier et d’aujourd’hui.
Tout est encore et tout est déjà : les images
Dont, du jour qui va poindre à la chute du soir,
Mon visage a hanté  le fugace miroir,
Et celles qu’y mettront mes incessants visages.
Nous ourdissons cette mémoire, l’univers.
Une glace va, traversant un jeu de glaces ;
Les corridors sans but imitent les déserts
Et tu vois se fermer les portes quand tu passes.
Tu n’atteindras que sur l’autre aile de la nuit
L’Archétype qui Reste la Splendeur qui Luit.

in l’Autre, le Même

  • Jorge Luis Borges, Œuvre poétique (1925-1965), Poésie/Gallimard, 1985.

Voir aussi : « Everness », suite : la parole à Borges

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Του Μιχάλη Π.

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5 Responses to Ivresse de l’ « Everness » (Jorge Luis Borges)

  1. Ping : « Everness , suite : la parole à Borges « C'est-à-lire ?

  2. Gourmanel Alain says:

    Je ne comprends pas cette traduction du poème, car elle ne me semble pas fidèle.
    J’en propose une autre plus simple, j’espère sans contresens. Dites-le moi.

    Seule une chose manque. C’est l’oubli.
    Dieu qui sauve le métal sauve la cendre
    et nomme en sa prophétique mémoire
    les lunes qui seront et celles qui ont été.

    Ainsi tout existe. Les milles reflets
    que, entre les deux crépuscules du jour,
    ton visage a laissé dans les miroirs
    et ceux qu’il laissera encore.

    Et tout est une partie du multiple
    cristal de cette mémoire, l’univers ;
    ses longs corridors n’ont pas de fin

    et ton passage en ferme les portes ;
    seulement de l’autre côté du couchant
    tu verras les Archétypes et les Splendeurs.

  3. Renato says:

    Sólo una cosa no hay, es el olvido.
    Peut difficilement être traduit mot à mot en français. C’est le noyau du poème…et si on commence à l’oublier….
    A la place de
    Tout existe, hormis une chose : l’oubli.
    ou
    Seule une chose manque. C’est l’oubli.
    Je serais tenter de dire :
    Il y a une seule chose qui n’existe pas, c’est l’oubli.

  4. Renato says:

    Soit
    Il n’y a qu’une chose qui n’existe pas, c’est l’oubli…

    • Gourmanel Alain says:

      deux ans après je relis ce poème et je serais tenté de dire que la traduction qui propose le mot « existe » est plus adaptée. Quant au noyau du poème pour des humains qui vivent leur présent, ce peut être la escoria, lunas, reflejos, corredores, le tout enrobé d’une coquille dessinée au début et à la fin: « Sólo una cosa no hay. Es el olvido. » et « Sólo del otro lado del ocaso Verás los Arquetipos y Esplendores ». Mais ma culture littéraire est trop dérisoire pour savoir ce qu’a voulu dire Borges exactement ; il doit y avoir une référence à quelque chose. Moi j’y vois un retour à la Vérité après la mort : el metal sin escoria.

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