Fitzgerald à nu dans « Un livre à soi »

« L’histoire de ma vie est celle du combat entre une envie irrésistible d’écrire et un concours de circonstances vouées à m’en empêcher. »
                 Francis Scott Fitzgerald, « Qui est qui, et quoi  ? »

Le rêve de Francis Scott Fitzgerald était de réunir tous ses articles publiés dans divers journaux en un seul ouvrage afin de constituer ce « livre de réminiscences » censé inscrire « un passé à la hauteur du présent ». Malgré ses demandes réitérées à son éditeur et ami Maxwell Perkins, son projet n’avait pu voir le jour.

Soixante-dix ans après sa mort, alors que son œuvre est désormais tombée dans le domaine public, l’injustice est réparée. Avec Un livre à soi, l’occasion nous est enfin donnée de découvrir l’ensemble des écrits « personnels » de Fitzgerald – dont certains restaient jusqu’alors inédits en français –, rédigés « uniquement lorsque l’impulsion venait de l’intérieur ». Fragments arrachés au quotidien, ces textes renvoient à la part intime de l’écrivain. Entre moments de bonheur et rechutes mélancoliques, entre faste et décadence, entre joie et effroi d’être au monde, la vie de Fitzgerald (1896-1940), frappée par le sentiment de dépossession, prend ici une dimension tangible, loin de son univers romanesque. Même si les questions littéraires occupent une place importante dans ce recueil (voir par exemple « Comment gâcher le matériau. Une note sur ma génération », où Fitzgerald dénonce le manque de souffle d’auteurs américains en mal d’inspiration : « Pour un Dreiser capable de faire un choix audacieux et irréprochable, il y a eu une douzaine de prétendus Henry James qui se sont rendus idiots à force de se soucier du matériau, et une autre douzaine encore qui, aveuglés par la queue de la comète Walt Whitman, ont saboté leurs livres avec ce désir d’écrire factice d’écrire quelque chose « d’éloquent » sur l’Amérique« ), ces chroniques s’attachent à dépeindre les soucis matériels qui empoisonnent son existence. A commencer par l’alcool et le manque d’argent.

Pour faire le point et tenter de rationaliser une situation qui lui échappe comme l’évaporation de ses revenus, Fitzgerald dresse des listes. Dans « Comment vivre avec 36.000 dollars par an », il établit un « budget », chose impensable pour un auteur à succès. Car tout le monde sait que « lorsque les auteurs à succès [n’ont] plus d’argent, ils [n’ont] qu’à signer des chèques. » Ironique, Fitzgerald tient ce raisonnement de nouveau riche : « La pauvreté signifiait qu’on était déprimé, qu’on vivait dans une petite chambre éloignée et qu’on mangeait dans la gargote du coin, alors que moi… Impossible que je sois pauvre ! J’habitais le meilleur hôtel de New York ! » Sur le même sujet, « Comment vivre de rien ou presque à l’année » raconte le séjour de Francis Scott, Zelda et leur petite fille sur la Côte d’Azur, refuge pour Américains fauchés. Ailleurs, ce sont les chambres d’hôtels où ils sont passées de 1920 à 1933 qui sont inventoriées, les objets accumulés pendant quinze années de mariage, ou les alcools – toujours des grands crus – qui servent de repères à une esquisse d’autobiographie détournée.

Tantôt pointilleux, tantôt léger, tantôt désespéré, Fitzgerald recolle les morceaux épars de son initéraire en dent de scie. Contrairement à ce qu’il pouvait en dire lui-même, ce « petit livre pas plus grand qu’un sandwich » ne contient pas « tout ce qui mérite d’être lu », mais renseigne à la façon d’un documentaire sur la vie de l’homme et doit se lire comme tel. Cependant, parmi ces notes, il y a des pages magnifiques évoquant, outre les folies d’un jeune homme goûtant très jeune à la gloire et à ses mirages, les doutes de l’écrivain mûr en perte de vitesse qui se retourne sur sa célébrité passée et qui tente un examen de conscience, avec ce que cela implique de mise à nu et de dissimulation.

« Le problème de la plupart des Américains en France, a-t-il remarqué d’une voix forte, c’est qu’ils ne vivent pas vraiment la vie des Français. Ils passent leur temps dans les grands hôtels et ne font qu’échanger des opinions qui viennent de débarquer des Etats-Unis. — Je sais, a-t-elle concédé. C’est exactement ce qu’ils disaient dans le New York Times, ce matin. »

  • « Comment vivre de rien ou presque à l’année », paru dans le Saturday Evening Post,
    le 20 septembre 1924.

« Bien entendu, on n’était pas plus auteur qu’on avait été officier dans l’armée, mais personne n’avait l’air de rien deviner derrière le faux visage. En moins de trois jours, j’étais marié et les presses pondaient les exemplaires de This Side of Paradise, comme on pond des figurants pour des films.
[…]
Avec la publication du livre, j’avais atteint un état de folie maniaco-dépressive. La rage et la béatitude alternaient d’heure en heure. Beaucoup de gens croyaient que c’était une pose, et peut-être ça l’était, et d’autres gens pensaient que c’était un mensonge, et ça ne l’était pas.
[…]
Mais on était professionnel désormais – et le monde nouveau ne pouvait assurément pas s’avancer sans faire culbuter l’ancien. On s’endurcissait progressivement pour se protéger à la fois de la louange et du blâme. Trop souvent, les gens aimaient votre travail pour les mauvaises raisons ou les gens qui l’aimaient vous auraient fait un compliment en ne l’aimant pas. Aucune carrière respectable n’a jamais été fondée sur un public et on apprenait à avancer sans prédécesseurs et sans peur.
[…]
Le rêve s’était réalisé de manière précoce et son accomplissement avait apporté avec lui un certain avantage et un certain fardeau. Le succès précoce vous gratifie d’une conception quasi mystique de la destinée par opposition à la volonté de puissance – dans sa pire forme, le délire napoléonien.
[…]
Mais la contrepartie d’un succès très précoce, c’est la conviction que la vie est une affaire romantique.
[…]
Un jour, au milieu des années vingt, je roulais sur la Grande Corniche au milieu du crépuscule, avec toute la Côte d’Azur scintillant au bord de la mer au-dessous de moi. […] Ce n’était pas Monte Carlo que je regardais. C’était, bien plus loin, dans l’esprit d’un jeune homme aux semelles de carton qui avait arpenté les rues de New York. J’étais lui de nouveau – pendant un instant, j’ai eu la bonne fortune de partager ses rêves, moi qui n’ai plus de rêves à moi. Et il y a encore des moments où je m’approche de lui par surprise au cours d’une matinée d’automne à New York ou d’une nuit de printemps en Caroline, quand tout est si calme qu’on peut entendre un chien aboyer dans le comté voisin. Mais jamais comme au cours de cette période bien trop brève, lorsque lui et moi ne faisions qu’un, lorsque le futur comblé et le passé nostalgique se mêlaient en un unique instant sublime – lorsque la vie était littéralement un rêve. »

  • « Succès précoce », paru dans American Cavalcade, octobre 1937.

« Nous avons donc hérité de deux mondes – celui de l’espoir dans lequel nous avons été élevés ; celui de la désillusion que nous avons découvert nous-mêmes de façon précoce. Et ce premier monde s’éloignait comme s’il s’était agi d’un autre pays, en dépit de sa proximité dans le temps
[…]
C’est une génération ardente par héritage, sophistiquée de fait – et assez profondément sage. Plus encore, ce que je ressens les concernant est résumé dans une phrase de Willa Cather : “Nous possédons en commun le précieux, l’incommunicable passé”. »

  • « Ma génération », paru dans Esquire, octobre 1968.

« Il est trop tôt pour écrire sur l’âge du Jazz avec la moindre perspectives et sans être immédiatement suspecté d’artériosclérose précoce. Bien des gens succombent encore à de violents haut-le-cœur quand ils tombent sur n’importe laquelle de ces expressions qui ont depuis cédé devant la crudité des expressions verbales de la pègre.
[…]
Le mot « jazz » dans sa progression vers la respectabilité a tout d’abord signifié sexe, puis danse et enfin musique. Il est associé à un état de stimulation nerveuse, pas très différent de celui des grandes villes derrière la ligne de front pendant une guerre.
[…]
Quelqu’un avait fait une bourde et l’orgie la plus coûteuse de l’histoire était terminée.
Elle a pris fin il y a deux ans, parce que la confiance absolue qui était l’accessoire essentiel a reçu une énorme décharge électrique et il n’a pas fallu longtemps pour que le frêle décor s’effondre du côté est. Et au bout de deux ans, l’âge du Jazz paraît aussi lointain que les jours d’avant guerre. De toute façon, c’était du temps emprunté – le dixième supérieur d’une nation vivait avec l’insouciance de grands-ducs et la désinvolture de danseuses de revue. »

  • « L’âge du Jazz en échos », paru dans Scribener’s Magazine, novembre 1931.

« Huckelberry Finn a fait le premier voyage de retour. Il a été le premier a regardé en arrière vers la république depuis la perspective de l’Ouest. Ses yeux ont été les premiers yeux à nous regarder objectivement, qui n’aient pas été des yeux d’au-delà des mers. Il y avaient des montagnes à la frontière, mais il voulait plus que des montagnes pour regarder des ses yeux infatigables – il voulait découvrir des choses sur les hommes et sur leur façon de vivre ensemble. Et parce qu’il s’est retourné, nous l’avons pour toujours. »

  • « Sur Huck Finn », discours prononcé lors de l’International Mark Twain Society,
    le 30 novembre 1935.

Lire aussi : Francis Scott Fitzgerald, The Great Failure

  • Francis Ford Fitzgerald, Un livre à soi, recueil d’articles, éd. Les Belles Lettres, 2011.
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