L’anatomie des sentiments selon Mario Soldati

Portrait d’un homme déchiré entre deux femmes et deux pays, qui comprend trop tard que l’amour conjugal ne se réduit pas à une liberté perdue. Une fois encore, Mario Soldati s’emploie à déconstruire les mécanismes de la passion et à décrypter l’énigme humaine, ses zones d’ombre, son ambiguïté profonde, ses motivations opaques. Moins puissant et moins complexe que les Lettres de Capri, l’ Épouse américaine envoûte cependant par son écriture d’une grande limpidité.

Manuel Alvarez Bravo, "la Bonne Renommée endormie", 1938-1939

« J’ignore pourquoi je me retournai à ce moment là. » Cette phrase n’a l’air de rien. Prise dans la masse de mots d’un roman, elle passerait sans doute inaperçue. Mais placée en incipit – alors que celui qui la formule intérieurement évoque l’instant où il devait sceller son mariage d’un oui franc et décidé – son effet est tout autre. Elle capte d’emblée notre curiosité en interrompant le cours d’une action qu’on est sur le point de découvrir. Mieux, elle annonce la tonalité du récit et sa structure : une analyse introspective et rétrospective d’un homme dont la vie se trouve bouleversée par l’intervention du hasard, de la fatalité ou du destin, quel que soit le nom que l’on donne à cette force étrangère à notre volonté.

Cet homme s’appelle Edoardo. Italien d’origine, il est assistant dans une université du Connecticut et aspire à obtenir la nationalité américaine. Nous sommes dans les années 1960. Il tombe amoureux d’Edith, une serveuse d’origine tchécoslovaque. Le jour de leur mariage, il rencontre Anna, la meilleure amie et belle-sœur d’Edith. Italienne comme lui, celle-ci vient en effet d’épouser le frère d’Edith, Vaclav, un marin porté sur l’alcool et… les hommes. Immédiatement séduit par sa beauté sensuelle, Edoardo est pris au piège de son désir charnel et esthétique. Le regard jeté sur cette femme dans l’église – ce grain de sable qui va décider à sa place du chemin que prendra son existence – est fatal. Et l’histoire d’adultère qui s’ensuit, dans sa banalité exemplaire – tout l’arsenal dramatique est là : mensonges, douleur mêlée d’hypocrisie, revirements, coup de théâtre final –, semble cousue de fil blanc. Les deux jeunes couples partent en voyage de noces à Venise. Puis, rapidement, Vaclav s’éclipse laissant le champ libre à Anna qui, faute d’un emploi stable et de revenus, s’installe chez Edith et Edoardo, qui ont déménagé en Californie.

Manuel Alvarez Bravo, "Fruit défendu", 1977

Au fond, l’intrigue en elle-même importe peu : elle sert de cadre, de décor à ce que Mario Soldati sait faire de mieux : sonder les ambivalences du cœur humain, étudier à la manière d’un scientifique les mouvements intérieurs de la conscience lorsqu’elle se trouve écartelé entre le sexe et les sentiments, la volupté et la raison. Avec Anna, Edoardo s’abandonne au plaisir en croyant qu’il peut le contrôler, mais en devient vite l’esclave. Classique. Il n’a de cesse alors de comparer et d’opposer les qualités des deux femmes aimées : les mains d’ouvrières d’Edith et le corps fait pour l’amour d’Anna, le bruit que fait Edith en mangeant (qui lui provoque une « intolérance névrotique ») alors qu’Anna mange silencieusement, leurs manières différentes qu’elles ont de se donner à lui (« Si Edith défendait avec des manières rudes et des expressions tantôt ironiques, tantôt méprisantes, son intime suavité, sa générosité, son espoir et sa patience, Anna, femme sceptique, cynique, avide, dure, ne craignait pas de s’abandonner à de provisoires douceurs, lascivités, gaietés et fantaisies amoureuses »). Trop indécis pour se résoudre à choisir, il se montre néanmoins très lucide en avouant que « se confier au destin constitue une marque de mauvaise volonté ». Il veut à tout prix se ménager une porte de sortie, partant du principe que « l’amour indissoluble qui nous attache parfois à une seule créature implique la perte de notre liberté, et (que) nous n’avons jamais autant l’impression d’être amoureux de cette créature que lorsque nous tentons, sachant qu’il s’agit seulement d’une tentative, de nous en libérer », mais ne peut s’empêcher d’éprouver une jalousie maladive pour sa femme.

Construit sur la dualité, l’Épouse américaine tire sa richesse de sa finesse psychologique qui n’a rien de mélodramatique ni de féminin. Soldati se distingue par son regard distancié et ironique, par son écriture directe et précise, presque naturelle. Pier Paolo Pasolini remarquait sa « légèreté absolue », et c’est bien ce qui fascine le lecteur dans cette quête de la vérité derrière l’infidélité et qui le retient tel un poisson au bout du hameçon.

Mario Soldati (1906-1999) a étudié les lettres à Turin et l’histoire de l’art à Rome, avant d’enseigner à la Columbia University, puis de se lancer dans le cinéma en 1931 et d’écrire parallèlement une œuvre prolifique, à raison d’un ouvrage par an en moyenne. On retrouve des influences cinématographiques dans sa présentation des personnages, ses ruptures narratives et ses montages. Dans ce roman, il y a aussi l’omniprésence de l’Amérique, mythifiée par les films. Ce n’est pas qu’une toile de fond, mais un personnage à part entière, qui répond à l’obsession d’Edoardo d’être enfin un Américain alors qu’il se comporte comme un Européen. C’est peut-être elle qui constitue, en dernier recours, l’épouse idéale du narrateur.

« Pourquoi ne pas divorcer, pourquoi ne pas épouser Anna une fois qu’elle sera libre, elle aussi ? J’avais envie de me sacrifier, d’accomplir un sacrifice d’autant plus délicieux qu’il était justifié par cette disproportion inattendue : c’était à elle que je voulais me sacrifier, en effet, non à sa beauté d’autrefois, à elle, Anna, la grande belle-sœur, la meilleure amie d’Edith, à elle, à son corps alourdi, image désormais évidente d’une insulte éphémère et libératoire à l’autre image, intacte et incorruptible, dont j’entendais me libérer – mais dont je ne me libérerai jamais, je le savais. »

  • Mario Soldati, l’Epouse américaine, Le Promeneur, 2011.
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