Cul sec (« Martini shoot » de F. G. Haghenbeck)

Sous ses airs de polar « hard-boiled », Martini Shoot rend hommage aux grands classiques du genre, à sa façon. Ici, ce n’est pas le sang mais l’alcool qui coule à flot et qui monte à la tête. Servi à grandes rasades et avalé cul sec. Rien de mieux pour les nuits sans fin de l’été.

« Tous les acteurs se haïssaient, et la tension sexuelle qui régnait sur le plateau dépassait celle d’un lycée mixte. Le réalisateur était tellement persuadé qu’ils finiraient par s’entre-tuer qu’il avait fait confectionner cinq pistolets en or, accompagnés de cinq balles d’argent, chacune gravée du nom d’une des stars, y compris le producteur. Précautionneux, il s’était gardé d’en faire graver une à son propre nom. » Aussi improbable que véridique, cette anecdote fixe immédiatement l’atmosphère chargée d’électricité qui règne sur le tournage de la Nuit de l’iguane de John Huston, à Puerto Vallarta, au Mexique, en 1963.

F. G. Haghenbeck redonne vie au hors-champ de ce tournage de l’adaptation de la pièce de Tennessee Williams, qui sert autant de point de départ que de ligne d’horizon à son livre ivre, contaminé par la folie de ses personnages. Pour preuve le casting de rêve, quoique explosif : Sue Lyon – la Lolita version Kubrick -, dont le short est « suffisamment court pour vous tirer quelques suées », Ava Gardner animal usé mais encore magnifique, notamment grâce à l’« ingénierie parfaite de ses jambes », Deborah Kerr, iceberg intouchable dans son rôle de bigote, et le couple de deux monstres du grand écran qui magnétisent tous les regards : Richard Burton, « plus imbibé qu’un réservoir d’essence », et Liz Taylor qui, lorsqu’elle marche, ressemble à « une petite pâtisserie française ». Pour preuve encore l’ajout en tête de chapitres de recettes de cocktails, dont chacun marque de son empreinte ce qui suit.

Cet artifice littéraire reflète le ton du livre où tout n’est que pastiche et gimmicks. Comme Hollywood qui « était devenue sa propre caricature », Martini Shoot brille par ses références appuyées aux romans noirs, dont il se réapproprie les canons en un geste qui tient à la fois de la parodie et de la vénération. L’auteur, dont c’est le premier roman, confie en postface avoir lu, à vingt-cinq ans, tout Chandler en un mois. Puis toutes les aventures d’Hector  Belascoarán Shayne, le héros de Paco Ignacio Taïbo II. Ces influences sont nettement visibles. Moins à travers l’architecture générale du récit qu’à travers des situations insensées (ainsi, il n’y a qu’au Mexique qu’on rencontre « un suicidé une balle dans le dos ») et des répliques assassines et irrésistibles (Ava Gardner, disant de Sue Lyon : « Il manque à cette gamine une centaine d’amants et deux mille martinis pour connaître la vie »).

Face à cet assemblage de motifs policiers vus et revus, les lecteurs les plus rigoureux seront déçus. Haghenbeck ne prend pas la peine de bâtir un scénario bien ficelé à l’issue duquel la résolution finale viendrait à bout de toutes les zones d’ombre. Se laissant porter par sa propre fascination du polar, il compose une intrigue imparfaite et relâchée : celle d’un ténébreux imbroglio de violences sur fond de spéculation immobilière, introduit aussi mécaniquement qu’une olive dans un martini.

Toutefois le charme de Martini Shoot – en référence au martini dry servi lors de la dernière prise de la journée sur un plateau de tournage – agit tel un euphorisant. Les deux cents pages alcoolisées défilent à toute allure au rythme de réparties bien senties et d’innombrables drinks pour étancher la soif sous les rayons acides du soleil mexicain, pour doucher les egos des stars hollywoodiennes réunies sur la plage de Mismayola, ou encore pour rafraîchir les corps sexuellement frustrés et les esprits surexcités de tout ce petit monde excentrique, qui s’agite comme un papillon de nuit autour d’une flamme. Parmi ces désaxés du cœur qui cherchent à échapper à la damnation, la quête la plus raffinée du malheur, émerge Sunny Pascal, héros qui passe son temps à écluser ou recevoir des coups. Ce « mexicanbean » beatnik au flegme chandlerien, recruté pour s’occuper de la sécurité privée – comprenez éliminer les photos compromettantes des stars, éloigner la presse à scandale – nous sert de guide. Pour ceux qui acceptent de le suivre et d’entrer dans cet univers de faux semblants, gentiment immoral, où la connaissance finit par buter sur le dérisoire (éthique de l’absurde), ce roman devient un langoureux dédale, aussi plaisant qu’inoffensif.

Sue Lyon, Ava Gardner et Deborah Kerr sur le tournage de la Nuit de l’iguane en 1963.

« L’ambiance était humide et chaude. Quand la température montait entre les stars, le Dieu égoïste leur assénait une averse pour les calmer. Il n’avait aucunement envie que les petits acteurs d’Hollywood lui gâchent son paradis. Le tournage était suspendu. Huston et Stark se plongeaient dans d’interminables jeux de cartes. Ava Gardner plongeait dans un lit. Richard Burton dans une bouteille, Liz Taylor dans un gâteau à la fraise. »

  • F. G. Haghenbeck, Martini Shoot, Denoël, 2011.
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