Les lettres de captivité d’Aldo Moro

Rome, 16 mars 1978. Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, parti au pouvoir depuis plus de trente ans, est enlevé par les Brigades rouges, groupe armé d’extrême gauche né en 1972. Ses ravisseurs exigent, en échange de sa vie, la libération de prisonniers ralliés à leur cause, qui se résume à un romantisme révolutionnaire contre « l’Etat impérialiste des multinationales » et tous leurs représentants. Mais le sort de Moro est scellé d’avance. Cinquante-cinq jours plus tard, le 9 mai, son cadavre est retrouvé dans le coffre d’une 4L garée via Caetani, à mi-chemin entre le siège de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste. Tout un symbole. Moro œuvrait en effet pour un rapprochement avec le PCI, appelé « compromis historique », qui n’était pas au goût du président du Conseil, Giulio Andreotti, ni de Washington. Son assassinat, sans être commandité, servit les intérêts de bien des gens. La lumière n’a d’ailleurs jamais été totalement faite sur cette affaire complexe qui alimente encore des rumeurs quant à la thèse d’un complot mené par la CIA, le président du Conseil, Giulio Andreotti, et le ministre de l’Intérieur, Francesco Cossiga.

Durant sa détention, Aldo Moro écrit sans relâche. Il rédige près de cent lettres à ses proches, à ses amis politiques, au gouvernement, et jusqu’au Pape Paul VI en personne. Il croit qu’elles pourront influencer le cours de son destin. En fait, très peu sont envoyées à leurs destinataires. Malgré tous ses efforts et sa foi inaltérable, il se heurte à de part et d’autre à un mur : d’un côté, celui, incompréhensible, de l’idéologie aveugle des terroristes à laquelle il oppose sa culture et son sens du dialogue, de l’autre, celui dressé par le gouvernement qui exige sa libération « sans condition ». Conscient que cela signifie sa condamnation à mort, il se met alors à dénoncer de plus en plus vivement la responsabilité de ce pouvoir de pacotille qui a décidé de  le lâcher sans tenter d’ouvrir de négociations avec ses geôliers. Ses formules deviennent plus menaçantes à mesure qu’approche l’issue de son « procès populaire », intenté par les Brigades rouges :

« Aucune voix, alors que c’était inévitable dans un parti démocratique comme le nôtre, ne s’est élevée pour s’opposer ; on a fait en sorte que cela soit ainsi. Jusqu’à mon infortunée famille qui a été, dans un certain sens, muselée, sans avoir la possibilité de crier son désespoir, sa douleur et le besoin qu’elle a de moi. Est-il possible que vous soyez tous d’accord pour vouloir ma mort au nom d’une soi-disant raison d’Etat que quelqu’un vous suggère licitement, comme si elle apportait une solution à tous les problèmes du pays ? La réalité est tout autre. Si ce crime s’accomplissait, s’amorcerait alors une spirale terrible à laquelle vous ne pourriez faire face. Ce serait votre ruine. […] Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite. Mon sang retomberait sur vous, sur le parti, sur le pays. »

Ou encore, ces phrases sans appel : « Le silence est un délit », « Le pape a fait bien peu ; peut-être en aura-t-il quelque scrupule. »

« J’accuse » italien des années de plomb, ces lettres bouleversantes suspendent le temps : elles ne se lâchent pas et marquent les esprits par leur style tout en tension qui monte en un crescendo dramatique. Adressées du fond de la « prison du peuple », révélées a posteriori en deux vagues successives (en octobre 1978, puis en 1990), elles constituent le témoignage d’un homme sacrifié au nom de la raison d’Etat qui a voulu transmettre coûte que coûte sa vérité, une leçon d’humanisme ainsi qu’un vibrant message d’amour, d’éthique et de métaphysique. Indispensables.

  • Aldo Moro, Mon sang retombera sur vous, Lettres retrouvées d’un otage sacrifié, mars-mai 1978, Points, 2008.
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