Copies conformes ?

Envie de bleu. Urgent. Quand, en cette rentrée, la couleur dominante tire plutôt sur l’orange-brun qui s’empare des feuilles, ou le gris qui uniformise ciel et immeubles dans une même masse compacte et asphyxiante. Aussi ces deux couvertures, étrangement semblables, m’ont-elles tapé dans l’œil : la surface bleu lagon d’une piscine – aussi lisse, irréelle, inaccessible qu’un visage tiré sur une publicité pour crème antiâge – où ne se reflètent que des chaises et un palmier, vides de toute présence humaine. J’ai cru y voir comme une survivance des vacances. Quelle illusion !

A gauche, le premier coup d’éclat de Bret Easton Ellis, écrit à l’âge de vingt et un ans. Moins que zéro, qui aurait pu s’intituler Pour qui sonne le glam, repose sur la négativité au sens large d’une jeunesse en perdition parce que trop riche, trop désœuvrée, trop désabusée, trop immorale. Etudiants nantis, ils ont tout, donc rien d’essentiel à perdre. Aliénés par la culture de consommation, ils ne vivent que pour le sexe, la drogue, les partys, les snuff movies. Au-delà de la violence des situations décrites, l’écriture minimaliste, qui traduit la désincarnation des personnages dépossédés d’émotions, attrape le lecteur par le col, le secoue et le retourne comme une crêpe pour l’obliger à voir ce qu’il ne veut pas voir : que le mal est là, à l’œuvre sous le nihilisme rutilant de ce monde protégé, mais plombé par un soleil omniprésent, où le narrateur Clay, anesthésié par l’ennui, se construit sans enjeu, sans perspectives, dans un rapport d’élucidation de soi impossible. Dans ce réalisme brut qui confine à la platitude, les excès matériels cachent un vide intérieur abyssal.

A droite, L.A. Sory de James Frey, publié vingt-quatre ans plus tard. Plus volumineux, plus ambitieux, ce roman monstre veut englober tout Los Angeles, par l’entremise de l’imaginaire et des fantasmes que cette ville en trompe-l’œil déploie. Entre documentaire et fiction, il tisse des centaines de destins sur fond de statistiques réels ou réinventés, de reconstitution à la hâte, tel un « digest », de ce qui constitue L.A. : l’immigration, Hollywood, la mafia et son corollaire immédiat la police, le racisme, les gangs, les embouteillages… Mais les personnages, qui nourrissent un rêve de vie meilleure, reproduisent de façon stérile les clichés que L.A. s’attire et les idées reçues qui prolifèrent dans son sillage jusqu’à l’overdose. Ici, l’épuisement de la mythologie de cette ville est une tentative sans fin, à l’image des gigantesques réseaux d’autoroutes dont on ne sait s’ils libèrent ou emprisonnent la cité des anges. Ce à quoi fait curieusement écho l’une des phrases inaugurales de Moins que zéro : « Les gens ont peur de s’engager sur les autoroutes de L.A. »

Quelle illusion, en effet, que ces deux photographies de piscine. Me revient en mémoire la scène du film Casablanca où le capitaine Renault demande à Rick (Humphrey Bogart) ce qui l’a amené dans cette ville. « La santé ! Je suis venu prendre les eaux », répond Rick qui, s’entendant rappeler qu’ils sont en plein désert, réplique avec ironie : « J’ai été mal informé. » Et moi, j’ai été piégée par cette promesse, non tenue, de quiétude suspendue. Un conseil : ne jamais se fiez aux couvertures.

  • Bret Easton Ellis, Moins que zéro, 10/18, 1988.
  • James Frey, L.A. Story, J’ai lu, 2011.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :