Ce qui nous sépare de Zurbarán

Sainte Lucie, détail, 1636

Quatre siècles, autant dire une éternité, nous tiennent à distance de Francisco de Zurbarán (1598-1664), l’un des grands peintres du Siècle d’or espagnol. Au-delà de l’influence baroque et de l’empreinte du Caravage qui la caractérisent, son œuvre témoigne d’un mysticisme éclatant, d’une foi ardente mais à laquelle nous n’avons plus accès. Un fossé s’est creusé au rythme de la sécularisation de notre monde moderne entre les êtres qu’il peignait et l’interprétation que nous pouvons en faire aujourd’hui. Il n’est plus pensable de s’identifier ou de ressentir l’extase de ces martyrs crucifiés émergents d’un arrière-plan noyé dans la pénombre, de ces moines méditatifs en chasuble blanche ou brune, de ces saintes, à l’inverse, parées d’étoffes riches et colorées et qui portent sur des plateaux les restes de leur sacrifice : une paire d’yeux (sainte Lucie) ou de seins (sainte Agathe). C’était pourtant l’objectif premier de ces tableaux. Réalisés pendant la Contre-Réforme, en réaction à ce courant déstabilisant le socle du catholicisme, ils étaient censés instiller un sentiment de dévotion profond chez les fidèles.

Agnus Dei, vers 1635

Désormais ils sont devenus des objets de fascination chargés de silence. L’écrivain néerlandais Cees Nooteboom les admire. Cet homme du Nord a sillonné l’Espagne pour les contempler. Il les a évoqués dans son livre le Labyrinthe du pèlerin. Il y revient dans la préface d’une monographie consacrée au contemporain de Velázquez, qui lui échappe et lui échappera toujours. Il nous invite, écrit-il, à « un voyage dans le temps vers l’altérité absolue ». Certes, on peut se raccrocher aux « détails » que sont les magnifiques plis et drapés de tissus, que Zurbarán excelle à représenter, aux contrastes des tons, aux objets des natures mortes (« bodegone »), aux boucles du lainage de l’agneau de Dieu, si bien rendues qu’on a l’impression de les toucher. Mais la foi intérieure des saints ? Nooteboom n’arrive pas à la déchiffrer. Son impuissance, notre impuissance, est en fait une question de trop-plein. « Qu’ont-ils donc, ces visages que je ne puis traduire en mots ? Peut-être est-ce plutôt quelque chose qu’ils n’ont pas. Cette pensée me vient en considérant le portrait de Frère Jeronimo Perez (…). Son regard est direct. Il nous fixe, mais avec des yeux qui n’ont jamais vu la télévision ou l’internet. Sont-ce pour cela d’autres yeux que les nôtres ? On ne pourra naturellement jamais le prouver, mais l’homme qui les a peints avait les mêmes yeux. Jusqu’à quel point ces choses-là sont-elles essentielles ? L’absence d’automobiles, d’avions, face à l’omniprésence, dans leur monde, de Dieu. » Faites l’expérience, ouvrez ce livre à n’importe quelle page et regardez l’indescriptible. Touchez ses saints que vous ne savez plus voir !

Saint François méditant, 1639

  • Zurbarán, Œuvres choisies 1625-1664, introduction de Cees Nooteboom, éd. Hazan, 2011.
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