L’indignation en bas de chez moi (suite)

Dans sa dernière campagne publicitaire, McDo se targue d’enseigner à ses employés le respect des consignes d’hygiène. Pousse-t-il cette logique jusqu’à leur apprendre aussi l’indifférence envers les citoyens en détresse ?

Dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13 janvier (l’ironie des dates donnerait presque raison à la superstition), vers cinq heures vingt, il y a eu un incendie dans mon immeuble. Le feu s’est déclenché dans l’appartement situé deux étages au-dessus du mien. Il n’a fait aucune victime, heureusement, mais a réduit en cendres tout l’appartement, y compris sa somme de souvenirs accumulés avec le temps. Il ne restait littéralement plus rien, sinon une odeur âcre et des braises mal éteintes, qui ont contraint les pompiers à revenir au cours de l’après-midi.

Lors de leur première intervention, les pompiers nous ont tous évacués dans la rue. Nous regardions, spectateurs impuissants d’un mauvais film catastrophe, leurs efforts pour venir à bout du feu. Le déploiement de l’échelle du camion, les tuyaux des lances à eau, les lumières des lampes torches au milieu de l’obscurité. Nous étions réunis, solidaires comme jamais, dans un silence chargé d’angoisse, dans une attente interminable, forcément interminable. Afin de nous mettre à l’abri, la police a fait ouvrir le McDo du coin, celui dont l’un des murs arbore la tête de Stéphane Hessel, peinte en noir au pochoir. « Indignez-vous », peut-on lire à côté d’elle. Les raisons ne manquent pas. La médiocrité politique actuelle est une. Le mépris, symptôme du délitement du tissu social, en est une autre. J’en ai fait l’amer constat cette nuit-là dans ce fast-food où je me suis retrouvée malgré moi à cause de l’incendie.

Il y avait une seule serveuse sur place. Sans s’émouvoir de la situation, elle affichait un visage inexpressif, fermé à toute communication. Nous n’existions tout simplement pas à ses yeux. Offrir une boisson, quelque chose à manger à des parents et enfants en état de choc ou de stress, pour certains pieds nus et seulement vêtus de leur chemise de nuit ou pyjama semble pourtant un acte élémentaire. Eh bien, pas du tout. La serveuse est restée de marbre derrière son comptoir rutilant. Feignant de s’affairer aux derniers préparatifs pour l’ouverture (qui n’aurait lieu qu’une heure plus tard), elle n’a pas manifesté le moindre élan de générosité ou de compassion. Tendre un verre d’eau (glacée) — qu’il fallait quémander — était le maximum que l’on pouvait exiger d’elle. Pas la peine d’oser imaginer avoir droit à un café, un chocolat chaud ou un jus d’orange. Suis-je bête, nous n’avions pas d’argent sur nous ! Nous n’étions pas des consommateurs ordinaires. Nous débarquions en pleine nuit, jetés hors de notre lit par un réveil brutal. Nous ne correspondions pas aux clients souriants qu’on voit dans les campagnes de l’enseigne. McDo a beau jeu de se vanter, dans son dernier spot publicitaire, d’inculquer à son personnel le respect des consignes d’hygiène. Encore faudrait-il qu’il ne réduise pas ses employés à des automates privés de bon sens et d’humanité, comme cette serveuse dévouée corps et âme à son outil de travail au point d’en oublier tout le reste. Il est des attitudes qui traduisent un profond mépris, et celles-là, on les oublie difficilement. Elles conduisent à se révolter. L’indignation commence en bas de chez soi. N’est-ce pas, monsieur Hessel ?

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5 Responses to L’indignation en bas de chez moi (suite)

  1. irene meyer says:

    Où est passé l’humanité ? elle semble de plus en plus s’éloigner de nous….

    je m’indigne avec vous !!

    merci de partager avec nous vos impressions

  2. alain says:

    Triste réalité. Bon courage.

    • mabooklist says:

      Merci. C’est triste, en effet, de percevoir la violence larvée derrière des gestes mécaniques ou plutôt l’absence de gestes élémentaires. C’est comme si les gens se retranchaient derrière un paravent protecteur pour ne pas affronter la blessure de l’autre. On préfère compatir de loin, devant un écran de télé ou d’ordinateur, par le biais d’une image.

  3. nico says:

    Quand les murs prennent la parole !

    A un moment où le virus de la finance ronge le cœur de la société, où la parole est confisquée par les politiques, les médias et les experts qui nous abreuvent continuellement de leurs discours à bout de souffle, à nous citoyens, aujourd’hui, de combler les vides de la pensée en creux.
    Exprimons-nous, nous aussi, sur les nouveaux écrans plats non cathodiques des murs de la ville, à des endroits autorisés, pour compenser les images toujours plus envahissantes des publicitaires, mais aussi et surtout, pour clamer notre indignation à la manière de ce pochoir artistique afin d’éviter que le spectacle affligeant de MC Do ici rapporté avec beaucoup de pertinence, ne prolifère plus encore.

  4. mad says:

    Désolée pour votre appart…

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