Les souvenirs du front de William Styron

Avant de devenir écrivain, l’auteur du Choix de Sophie a connu la guerre, par deux fois. En 1945, quand il est envoyé au Japon, et six ans plus tard, quand il est rappelé sous les drapeaux en Corée. Il en réchappe, mais restera toute sa vie hanté par cette épreuve. Cinq de ses nouvelles inédites, rassemblées dans le recueil posthume A tombeau ouvert, le rappellent avec force. 

S’inspirant de son expérience chez les Marines, William Styron (1925-2006) évoque les tourments des militaires tiraillés par des sentiments contradictoires. Car un soldat n’est pas seulement un corps qu’on entraîne ou un esprit qu’on modèle par le biais de valeurs viriles et d’arguments patriotiques. C’est avant tout un homme qui sacrifie son existence personnelle, met sa vie en jeu et se prépare à la mort. Dans ses textes largement autobiographiques, le soldat Styron raconte ainsi comment il s’enrôla par défi à l’âge de dix-sept ans, comment il resta à l’arrière lors de la guerre du Pacifique, en garnison sur l’île de Saipan, évitant les boucheries d’Iwo Jima et d’Okinawa, et comment, en tant que réserviste, il fut mobilisé en 1951 pour la guerre de Corée. Ce retour contraint au sacerdoce militaire est une douche froide. Un profond désarroi le gagne. Et pour cause, il a d’autres projets que de replonger dans l’horreur : il vient d’écrire son premier livre et aspire à la gloire. De plus, il se définit comme « un civil jusqu’à la moelle », « d’un tempérament paisible, même pacifiste » et comme un jeune homme déjà « abîmé par la vie ». Qu’il est loin l’enthousiasme illusoire et romantique des débuts !

Omniprésents, la guerre et son lot de combats sont pourtant toujours évoqués de manière indirecte. Depuis la sinistre prison pour marines jugés en cour martiale, sur une île au large de New York, laissée dans un « état de déréliction tout à fait cruel » (« Blankenship »). Depuis un camp d’entraînement pour officiers célibataires (« Marriott le marine ») qui révèle au passage au futur écrivain « à quel point (son) existence avait régressé ». Depuis le club des officiers, lieu feutré où règne « une atmosphère de luxe mièvre, à la fois virile et étrangement féminine ». Avec une pointe d’ironie, Styron remarque : « Les murs étaient recouverts de fresques de style pompier, aussi intimidantes que celles d’une station de métro moscovite, à la gloire de victoires passées des Marines, Tripoli, Belleau Wood, Iwo Jima, si bien que dans ce bâtiment dédié à la détente je ne pouvais me détendre, toujours angoissé à l’idée de figurer un jour parmi les morts au combat sur une fresque aux couleurs criardes intitulée Corée. » Mais l’évocation peut se faire par un prisme encore plus éloigné de l’armée. Depuis les routes de Caroline parcourues allègrement par le narrateur et son ami Lacy, lors de leurs permissions, pour rejoindre au plus vite leurs femmes (« A tombeau ouvert »). De la chambre du narrateur de « la Maison de mon père », rendu à la vie civile et partagé entre le soulagement de ne pas avoir été blessé et le remords de ne pas avoir péri avec ses frères d’armes. Ou enfin, d’un salon où enfant, il collectionnait des timbres, dont celui d’un archipel de la côte ouest de l’Afrique auquel il repense avec nostalgie alors qu’il se trouve sur l’île de Saipan (« Elobey, Annobon et Corisco »). Le rêve d’exotisme de celui qui attendait de prouver son courage s’est mué en peur inavouable devant l’atrocité de la bataille. Fascination et abomination : voilà les deux pôles opposés entre lesquels ce recueil oscille constamment.

Styron a en effet compris que la guerre ne se quitte pas impunément. Que l’antimilitarisme n’est qu’une idéologie de plus, l’envers d’une volonté de puissance exacerbée, qui oublie au passage certains aspects positifs de l’armée : l’entraide, la camaraderie, un certain « sentiment de misère partagée », le dépassement de soi. Et quand l’auteur se dépeint en lettré lisant une anthologie de la poésie américaine en attendant le combat, il montre bel et bien l’écart qui existe entre lui et les autres recrues qui pensent à planter leur couteau dans la chair de l’ennemi, mais pour brosser ensuite le portrait d’un colonel connaisseur de Flaubert. La trajectoire des sentiments contradictoires n’élude pas l’ambiguïté. Ainsi, l’absurdité de la boucherie n’est pas évacuée pour autant. Elle apparaît par touches, au détour d’une digression. Car tout, dans ces textes (nouvelles et ébauches d’un roman abandonné) est filtré par la mémoire. Il s’agit moins d’une reconstitution réaliste au sens le plus strict que des réflexions d’un homme qui se penche sur son passé. Ni réquisitoire ni apologie, A tombeau ouvert est le récit d’un conflit intérieur et l’acte de naissance d’un écrivain.

« Tout le monde avait entendu parler de la plage du débarquement à Iwo : les corps coupés en deux dans la poussière volcanique, les jambes et les bras d’un même cadavre à quinze mètres de distance les uns des autres, une bouillie de cervelle répandue dans les gamelles et sur les sacs à dos. Presque tous les marines qui avaient survécus à la guerre avaient gravé dans l’esprit le nombre des victimes d’Iwo Jima : vingt-six mille, dont presque six mille morts, autant que la population entière de nombreuses petites villes américaines, un chiffre glaçant, dont le détail devait compter des milliers et des milliers de mains et de doigts, étant donné que la main, constamment utilisée et exposée, est éminemment vulnérable. »

« Sans que je sache pourquoi, lorsque je repense au corps des Marines j’imagine presque toujours une atmosphère pluvieuse. Je revois avec une netteté absolue comment un jour où je faisais la queue pour la soupe pendant une ondée à Hawaï, emmitouflé dans un poncho militaire étouffant, j’observai avec fascination ma gamelle se remplir à ras-bord d’eau grasse. Parfois mon esprit vagabonde et je me rappelle la monotonie de cette vie, la torture de l’attente puis la précipitation obscène, la nourriture ignoble, la sueur et les insectes, le salaire de misère, l’anxiété et la peur, le bavardage stérile, le bruit assourdissant des coups de fusil, le célibat dégradant, les amitiés brèves et superficielles, le caractère humiliant d’un système de castes conçu pour cultiver les formes les plus mesquines de la vanité humaine. Je suis capable de ressasser de telles choses avec une obstination masochiste, un mélange de tourment et de plaisir, comme on peut revivre en pensée une épreuve difficile que l’on a traversée avec succès. »

  • William Styron, A tombeau ouvert. Cinq Histoires du corps des Marines, Gallimard, 2011.

Illustration : Christian Patterson, I Pledge Allegation, Redheaded Peckerwood.

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