Gargantuesque

plats jours grece

Dans une rue du Pirée, à Athènes.

Le chef a l’esprit de famille.

Vague à l’âme : « Le Quart » de Nikos Kavvadias

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné
me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge
dans le lit d’une femme, et que la coco ronge.
Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

                       Nikos Kavvadias, extrait de « Marabout »

Le marin et poète grec Nikos Kavvadias (1910-1975) a fait un détour par la prose le temps d’un unique roman, Le Quart. Nourri par son expérience sur les mers lointaines, ce livre inoubliable raconte crûment l’errance de l’équipage du Pythéas, « cargo de cinq milles tonnes, standard de la première guerre mondiale » en route vers l’Extrême-Orient. Une histoire d’hommes qui donnerait la nausée aux féministes les plus engagées.

De sa vie, Nikos Kavvadias a fait une œuvre. Pas seulement en la relatant par le biais de la fiction, mais en y consacrant chacun de ses écrits. Il n’a pourtant laissé que peu de textes*, au grand regret du traducteur Michel Volkovitch qui dresse rapidement le bilan : « trois minces recueils, cinquante-deux poèmes écrits sur plus de quarante années, soit une page et demie par an ». Et un récit à tiroirs, le Quart, dont on se dit, une fois refermé et digéré, qu’il ne fait pas si bon être bercé par son roulis.

Qu’est-ce que ce livre, en effet, sinon une transposition moderne et terriblement désabusée de l’Odyssée ? Dimension épique, pittoresque, progression tragique, gâtée comme un fruit trop mûr. Alternance de passages narratifs et de passages réflexifs où une voix commente l’action tel un chœur antique. Nous sommes chez Homère, sauf qu’Ulysse ne revoit pas Ithaque. Le retour n’a pas lieu. La force d’attraction de la mer, cette ligne de fuite vibrante de promesses et de tous les possibles lorsqu’on a vingt ans, n’a pas de limites. Qu’importe alors si elle incarne l’enfer ici-bas (« Pour nous autres marins, il n’existe pas d’enfer dans l’autre monde. Nous le vivons dans la ferraille, dans cette vie. Nous sommes pardonnés, quoi que nous fassions, avant qu’on nous pardonne »). On ne la quitte pas impunément (« Le pire des reniements, le plus grand désespoir est de jeter l’ancre dans son pays et de vivre de souvenirs »). Elle représente l’horizon des hommes ayant pris le large, qui pour fuir une femme, qui pour fuir la « Vieille Europe au cul défoncé ». Parmi eux, on trouve une galerie de portraits étonnants : Gérasimos, le capitaine, Polychronis, le timonier, Diamandis, le pilotin, Nico, le radio, double de l’auteur lui-même. Dans sa préface, Olivier Rolin souligne bien la parenté qui existe entre le radio, « celui qui capte la parole du monde, confuse, crépitante de parasites, celui qui transmet au monde les demandes d’aide, les appels au secours », et le poète. Par chance, Kavvadias était les deux.

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L’éternité et un jour

Olivier Martel, Grèce, Metsovo, 1980.

« Elles attendent le voyageur, telles deux vigies. Qu’importe si elles doivent attendre longtemps, elles ont toute l’éternité de la Grèce derrière elles. »

  • Olivier Martel, « Femmes éternelles », exposition en plein air sur les grilles du jardin du Luxembourg, Paris.

Charles Weber et la dévotion des bords de route

Vu de France aujourd’hui, le thème du travail photographique que le Suisse Charles Weber a entrepris entre 1980 et 1985, lors d’une dizaine de voyages à travers la Grèce continentale et la Crète, peut sembler incongru ou terriblement daté. Sur place, cependant, c’est une réalité qui, un quart de siècle plus tard, fait étrangement toujours partie du paysage. De quoi s’agit-il ? Rien de plus que des iconostases. Non pas, au sens propre, les parois ornées d’images saintes qui, dans une église orthodoxe, séparent l’autel de la nef, mais leurs répliques qui servent de support au culte populaire. Mineures (quasi inexistantes) ici, banalisées au point d’en devenir invisibles là-bas, ces chapelles miniaturisées, semblables à des boîtes à lettres, se retrouvent partout : sur les routes, en rase campagne, dans des terrains vagues, au bord de la plage, en pleine montagne, près d’une station de bus, d’un chantier… Cette omniprésence dans l’indifférence, et parfois dans une inquiétante atmosphère d’abandon, est sans doute ce qui a retenu le regard décalé et impassible de Weber qui, en observateur détaché de la tradition et de la modernité, s’est également intéressé aux épaves de bateaux, à la jeunesse européenne quand elle perpétue les rites ancestraux ou quand elle s’en invente d’autres, revêtant les costumes de supporters de foot ou de gothiques.

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Paradis perdu : la Grèce sous l’objectif de Robert A. McCabe

C’était bien avant la crise. En cette décennie enchantée, du milieu des années 1950 au milieu des années 1960, le photographe américain Robert A. McCabe découvrait – presque par hasard – la Grèce et tombait amoureux de ses paysages sauvages et isolés, de ses innombrables îles, de l’hospitalité de ses habitants, de ses monuments mythiques et grandioses. Il y retourna souvent, épousa une Grecque et capta avec son Rolleiflex des scènes de villages de bord de mer, mais aussi les vestiges de l’Antiquité (l’Acropole, le temple de Poséïdon, Sounion, Mycènes, Delphes, Epidaure…). D’un côté le présent avec la simplicité de la vie des pêcheurs, de l’autre le passé et les couches d’histoire millénaire dont les traces s’offraient alors au regard des voyageurs, peu nombreux, aventuriers curieux, dans un calme et une plénitude qui relèvent aujourd’hui du luxe absolu ou du mirage.  Lire la suite

La Grèce d’Henry Miller, plus vraie que nature

Oubliez les guides touristiques et laissez-vous emporter par le carnet de voyage en Grèce d’Henry Miller. Selon ses dires, elle appartiendrait encore aux dieux de l’Olympe…

En novembre 1939, Henry Miller quitte son Paris d’adoption pour la Grèce. Fuyant délibérément la guerre qui s’annonce et à laquelle il refuse prendre part, il s’embarque vers un pays qui le fascine depuis l’enfance, synonyme de mythes et de légendes.

Là-bas écrit-il, « tout est légendaire, fabuleux, incroyable, miraculeux – et pourtant vrai ».

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