Le poids des mots

manuscrits sartre » Quinze jours plus tard paraissait l’Être et le Néant, essai d’ontologie phénoménologique de sept cents pages dédié au Castor. Jean Paulhan avait assuré à Gaston Gallimard que le livre méritait d’être publié, même si le succès commercial était loin d’être garanti.

Trois exemplaires quittèrent les étalages des librairies la première semaine, puis cinq, puis deux. Après quoi les ventes s’envolèrent: 600 exemplaires en un jour, puis 700, puis 1.000, puis 2.000. Chez Gallimard, personne ne comprenait. On fit une enquête. Les femmes achetaient plus que les hommes. Souvent deux exemplaires ; parfois cinq. Pour les lire?

Non pas.

Pour équilibrer la balance. Car l’Être et le Néant pesait exactement un kilo. Un volume remplaçait avantageusement les poids en cuivre, qu’on ne trouvait plus à Paris. « 

  • Dan Franck, Minuit. Les aventuriers de l’art moderne (1940-1944), 2010, Le Livre de poche (2012), p. 446-447.

Vue

Kati Horna "Staircase to the Cathedral", photomontage, Espagne, 1937

« Dans la plupart des contes les morts se reconnaissent mais les vivants ne se reconnaissent pas.
(…)
Ce qui nous étonne tant dans ces récits – et nous désempare, et même nous angoisse – c’est que les traits les plus aimés ne sont pas du tout incrustés dans ceux qui désirent et qui sont encore dans ce monde. Nous craignons soudain pour nous. Pourquoi la voix des amants n’a-t-elle pas laissé d’empreinte d’elle-même dans leur âme ? L’amour n’a même pas déposé une petite silhouette dans la pupille ou un nom dans le souvenir. La perception de leurs corps et de leurs visages n’est pas assurée. Leur odeur n’est pas incontestable.
(…)
En nous le premier amour est sans mémoire comme il est sans visage. Ce qui fascine à chaque fois dans l’amour est modelé (odeur, salive, ombre) par ce monde originaire, sans visage, prélinguistique, c’est-à-dire non mémorisé c’est-à-dire irreconnaissable. »

  • Pascal Quignard, Les Paradisiaques, chap. V, « La femme de Boèges », 2005.

Régis Jauffret : « Quand j’écris, c’est un meurtre sans préméditation »

Lundi 4 octobre 2010, invité par le Centre Pompidou à l’occasion du cycle « Écrire, écrire, pourquoi ? », Régis Jauffret a évoqué avec humour et sans faux-semblants son travail d’écrivain et sa vision de la littérature contemporaine. À la fois grinçant et galvanisant.



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Pascal Quignard, la nuit

Nicolas Abraham Abildgaard, L'ombre de Culmin apparaît à sa mère, vers 1794

« La nuit infernale est obscure (éternelle). Mort.
La nuit utérine est invisible (temporelle). Naissance.
La nuit astrale est étoilée (périodique). Rêve.
En grec, Hypnos, Eros et Thanatos signifient le songe, le fantasme, le fantôme. Tous trois portent des ailes car tous les trois se déplacent beaucoup plus vite que les humains qu’ils poursuivent. L’amour et la mort constituent les deux plus grands rapts possibles que les humains aient à connaître. »

  • Pascal Quignard, La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007.

Le bonheur se conjugue toujours au passé

 Lectures estivales #6

 

L’amour ? Un « sentiment de luxe », une réalité aussi impalpable et insaisissable que l’eau de mer qui s’écoule entre les mains d’une fillette sur la plage, répond Irène Némirovsky dans Le Malentendu, l’histoire de la décomposition d’un adultère rongé par la « tyrannie mesquine de l’existence ».

Depuis l’attribution posthume du prix Renaudot, en 2004, à Suite française, récit de l’exode de 1940, on n’en finit pas de redécouvrir l’œuvre d’Irène Némirovsky, née en 1903 dans une famille juive de Kiev, arrivée à Paris à seize ans et morte en 1942, déportée à Auschwitz. Cette année, on a exhumé Le Malentendu, qui a tout du livre de saison : romance estivale bercée par les vagues de la côte basque et éclaboussée de soleil, passion interdite entre Denise, une jeune mère « très jolie » mais délaissée par son riche mari, et Yves, un jeune célibataire séduit par la vision de cette beauté naturelle portant sa petite fille telle « une femme grecque qui court sans plier le corps, sous le poids de l’amphore ». Pourtant on se méprendrait à n’attendre de cette idylle qu’un mélodrame de plus pour occuper les journées étirées de l’été. Le contexte historique grisant des Années folles n’y fera rien, la « poésie facile » d’un roman de plage n’est pas au rendez-vous de cette aventure vouée aux affres du désenchantement et de l’incompréhension. Car le malentendu du titre plane sur tout le récit jusqu’à éclater à la fin, précipitant la fuite de l’amant vers la Finlande lorsque celui-ci surprend un soir sa maîtresse dans les bras un autre qui n’est en fait qu’un ami.

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Duras lisant « L’Amant » : un inédit de l’IMEC

Marguerite Duras a transposé au cinéma beaucoup de ses textes, mais n’a jamais tourné L’Amant, le livre qui obtint le prix Goncourt (1984) et la consacra mondialement. Lorsque le cinéaste-producteur Claude Berri en acheta les droits cinématographiques, elle pensait le faire mais, trop âgée, trop affaiblie et malade, elle cèdera la place à Jean-Jacques Annaud. Résultat : un film à gros budget et grand spectacle, diamétralement opposé à ce qu’elle imaginait, à son langage littéraire et à son rapport expérimental avec la caméra. Si elle avait elle-même porté son œuvre à l’écran, nul doute qu’elle n’aurait pas exploité la facilité en se focalisant sur l’exotisme colonial et sur les premiers émois érotiques.

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La noire odyssée du Caravage

Retour sur Le Caravage à l’occasion du 400e anniversaire de sa mort

Du grand artiste lombard, qui vécut à cheval sur les XVIe et XVIIe siècles, on ne sait pas grand-chose. Dominique Fernandez, spécialiste de l’Italie, a profité de cette brèche historiographique pour éclairer de son point de vue romanesque un destin tumultueux, qui a donné lieu à un tissu de légendes. La Course à l’abîme, biographie romancée et haletante parue en 2002, expose ainsi les coulisses fantasmées d’un peintre définitivement maudit.

 David avec la tête de Goliath, 1610, Rome, Galerie Borghèse

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