Ceci n’est pas un Magritte

… mais y ressemble fort.

Joel Meyerowitz-Provincetown-1982

Joel Meyerowitz, Provincetown, 1982.

L’importance d’être bien chaussé (pour battre le pavé)

Usher (Arthur) Fellig, alias Weegee, a passé des nuits sans sommeil son appareil photo à la main. Pas seulement dans le but de traquer des faits divers et des scènes de crime qui nourriraient la presse. A côté des arrestations, meurtres, accidents, incendies et autres drames nocturnes saisis sur le vif dans les rues de New York, il a aussi immortalisé l’envers de la vie hollywoodienne. Ses fêtes somptueuses, ses danseuses, ses stars et tous ceux qui voulaient croquer une part de ce gâteau trop crémeux, qu’ils soient spectateurs ou invités des soirées mondaines. Comme toujours, Weegee appose son regard précis et décalé sur le monde. Illustration avec cette photo de 1951 où il y a visiblement une paire de chaussures en trop qui suscite toutes sortes de questions. Sous le cliché, on peut lire : « Cet homme se demande comment il va regagner le Hollywood Hotel. » Si la voiture attendue n’arrive pas, certainement à pieds. Un peu comme Robert Mapplethorpe qui, dans une anecdote rapportée par Patti Smith dans son récit Just Kids, avait récupéré une paire de chaussures de luxe en alligator sur la 7e Avenue, à New York : « Il n’avait pas d’argent pour rentrer en taxi, mais ses pieds étaient resplendissants. »

Photo : Weegee/International Center of Photography/Getty Images.

L’appel du large

Leroy Grannis, « FInalistes du Duke Classic en 1969 », Sunset Beach, Hawaï.


Leroy Grannis, « Makaha », Hawaï, 1968.

Retour aux sources du surf, de son âge d’or californien, avec les photos de Leroy Grannis, lui-même surfeur, qui sut capter l’esprit de cette contre-culture qui prônait la liberté, le retour à une vie authentique en harmonie avec la nature, détachée des formes aliénantes du consumérisme, un peu à la façon des hobos, ces vagabonds célébrés par London et Kerouac. Mais, comme tous les idéaux, ce rêve porté par un instinct de rébellion a été rattrapé précisément par ce qu’il cherchait à fuir – l’argent, le business, le marketing, l’individualisme, la compétition, la culture de masse -, et la quête de la vague « parfaite » a laissé bon nombre de ces jeunes utopistes des fifties aux seventies en proie à de douloureuses désillusions quand ce fut pas à de tragiques descentes aux enfers. Restent ces images nous donnant une certaine idée de ce à quoi ressemblait cette période hédoniste avant qu’elle ne perde son innocence.

  • Leroy Grannis, Surf Photography of the 1960’s and the 1970’s, de Leroy Grannis, Steve Barilotti et Jim Heimann,
    Taschen, 2007.

Beauté de l’ordinaire

Jesse Marlow, "Skip Divers", Melbourne, 2009

Parce qu’en une fraction de seconde elle capture et sauve de l’oubli des tranches de vie impromptues, la photographie de rue ou street photography nous apprend vraiment à regarder. Absorbés que nous sommes par nos écrans (ordinateurs, téléviseurs, mobiles, tablettes et autres), on a tendance à ne voir le monde qui nous entoure que médiatisé, circonscrit dans un cadre, et de ce monde une vision appauvrie, répétitive et lisse, face aux possibilités poétiques infinies qu’il recèle. Plongez-vous donc dans Street Photography Now, livre de Sophie Howarth et Stephen McLaren, pour comprendre. À eux deux, ils ont feuilleté des centaines d’ouvrages, consulté des milliers de sites Internet pour dénicher les Robert Frank, Robert Doisneau, Henri Cartier-Bresson, William Klein, Diane Arbus, Garry Winogrand… d’aujourd’hui. Au final, ils ont retenu quarante-six photographes dont les travaux réinventent sans cesse les règles et rivalisent d’humour, de cocasserie, d’émotion, d’empathie.

Entre constat social et jeux visuels, leurs images rappellent, à toute fin utile, que tous les instants ne sont pas « décisifs » et qu’il faut bien la présence d’un œil sensible pour extraire de la jungle urbaine – ses espaces publics, de transit, ses signalisations, ses publicités, ses transformations – l’irréductible singularité de l’humanité. « Observez, furetez, écoutez, surprenez. Vous devez apprendre quelque chose avant de mourir. Vous n’êtes pas ici pour bien longtemps », conseillait Walker Evans. Jamais, les caméras de surveillance qui quadrillent les villes n’enregistreront cette magie, ces accrocs dans la réalité. Leur objectivité impassible est leur limite. Dans les images des photographes de rue, au contraire, tout est banal et rien n’est ordinaire. Chaque image montre une situation concrète et ouvre sur une altérité en suspens qui reste à décoder, et qui pose d’innombrables questions. Le livre aussi. Notamment sur la responsabilité des photographes, le droit à l’image, le recours à la fiction, l’aliénation moderne, l’attraction des villes (après New York et Paris, devenue pastiche d’elle-même, Las Vegas, Dubaï, Shanghai, Shenzen…). Sur les 300 clichés et quelques de Street Photography Now, ceux de David Gibson, Nils Jorgensen, Jesse Marlow, Richard Kalvar, Maciej Dakowicz, Bruce Gilden, George Georgiou, Paul Russell sont les plus dérisoires, les plus étonnants, les plus intrigants, les plus émouvants, les plus drôles. Logiquement mes préférés. Maintenant, place aux images. Lire la suite

La nuit, je rêve…

La photographie nous permet d’être voyeur, sans risque ni culpabilité. Cette sensation de regarder par le trou de la serrure prend toute sa force dans la série « Inside Views » de Floriane de Lassée. Nocturnes, les images saisies en surplomb depuis les toits d’immeubles de grandes villes (New York, Tokyo, Shanghai, Paris, Istanbul) offrent un point de vue presque irréel sur un paysage quotidien qui, de jour, semblerait banal. Au milieu de l’architecture en pleine mutation (impersonnelle quand elle court après le gigantisme) se dessinent des carrés de lumière, fenêtres dévoilant des intérieurs et des scènes de vie. Tour à tour sensuelles, inquiétantes et paisibles, ces photos laissent libre cours à toutes les interprétations possibles. Comme pour un rêve.

  • Floriane de Lassée, Inside Views, Nazraeli Press, 2009.

« Just Kids » de Patti Smith : au nom de l’art et de Robert Mapplethorpe

L’ascension artistique de deux gamins dans le New York bohème des années 1960-1970, du Chelsea Hotel et de la Factory. Patti Smith, l’icône punk-rock, retrace ses débuts avec Robert Mapplethorpe, flamboyant et scandaleux photographe, mort du sida en 1989. Des souvenirs tout en grâce et légèreté.

La sioux et le dandy. Patti Smith et Robert Mapplethorpe à Coney Island, en 1969. « Ce jour-là, nous étions simplement nous-mêmes. » Deux ans plus tôt, en 1967, ils avaient mis leurs vêtements préférés – sandales beatnik et foulards effilochés pour elle, perles multicolores et gilet en peau de mouton pour lui – et s'étaient rendus à Washington Square. Un couple âgé s’était attardé devant ces deux inconnus en quête de gloire : « Oh, prends-les en photo, (avait) dit la femme à son mari un peu perplexe. Je suis sûre que c’est des artistes. Peut-être qu’ils seront quelqu’un, un jour. — Arrête ton charre. C’est rien que des gamins », avait-il répliqué dans un haussement d’épaules. © Patti Smith Archive.

Rencontrer quelqu’un est toujours un événement de la vie. Pour Patti Smith et Robert Mapplethorpe, cet instant décisif de la rencontre relève d’une aventure mythique. Nés la même année, elle « dans les quartiers nord de Chicago, pendant le grand blizzard de 1946, (…) un jour trop tôt, dans la mesure où les bébés de la Saint-Sylvestre quittaient l’hôpital avec un réfrigérateur neuf », dans une famille prolétaire, croyante et aimante, lui de parents bourgeois, catholiques, et qui ne parlaient ni ne lisaient beaucoup, ils étaient destinés à se croiser, se reconnaître et se comprendre. Amants, amis, âmes sœurs, ils se sont immédiatement liés par un pacte tacite et indestructible : prendre soin l’un de l’autre, s’entraider jusqu’à ce qu’ils deviennent des artistes célèbres. Ce qui équivaut pour eux à devenir eux-mêmes. Poésie, dessin, rock, théâtre, performance, photographie : l’art est inséparable de leur vie. On ne saurait dire où commence l’un et où finit l’autre. Tous deux poussés par une soif d’absolu, ils font de l’art pour vivre et vivent pour faire de l’art. Ce livre raconte leur chemin vers la reconnaissance et l’affirmation de leur personnalité, s’arrêtant à leurs premiers succès réciproques, quand, la poussant à devenir chanteuse, Robert signe la pochette de l’album culte de Patti, Horses (1975), quand, le poussant à prendre ses propres photographies, Patti assiste à la révélation de Robert.

Nous sommes en 1967. L’été de la mort de Coltrane, d’Elvira Madigan, des émeutes, de l’amour, de la révolution qui gronde. Patti Smith a vingt-et-un ans. Le 3 juillet, elle quitte South Jersey, laissant derrière elle un bébé qu’elle a eu à dix-neuf ans et confié à une famille adoptive, un boulot sans avenir dans une usine. Direction New York, avec pour tout bagage une valise écossaise trop petite pour contenir tous ses rêves. Dedans, il y a le minimum – l’immatériel et le matériel : un exemplaire volé des Illuminations de Rimbaud, son « archange », un carnet et quelques vêtements dont une tenue de serveuse, impeccablement amidonnée, donnée par sa mère. Tenue qui finira, comme des « lis fanés », dans les toilettes du restaurant italien, dont elle est renvoyée trois heures à peine après avoir été embauchée. Peu lui importe. Elle aspire à rejoindre le monde de la poésie et est prête à accepter la misère et la faim pour atteindre son but. Car elle a une vision très romantique de la condition d’artiste qu’elle perçoit à travers la littérature du XIXe siècle, tout comme des drogues, qu’elle ne consomme pas et qu’elle considère comme « sacrées, réservées aux poètes, aux musiciens de jazz et aux rituels indiens ». C’est peu dire qu’elle ne sombre pas dans les expériences autodestructrices du New York psychédélique de l’époque « où flottait un sentiment de paranoïa vague et déstabilisant », contrairement à Robert Mapplethorpe, adepte du LSD et autres psychotropes. Ils n’ont pas le même univers et pourtant resteront solidaires jusqu’au bout, « ensemble, séparément ».  Lire la suite

Un siècle d’écrivains : la mémoire photographique de Gallimard

Cent ans, cent photographies. A l’occasion de son anniversaire, la maison d’édition Gallimard a sélectionné, dans les archives de l’agence photographique Roger-Viollet, les portraits d’écrivains qui ont marqué son histoire et celle des lettres. Une traversée du 20e siècle littéraire, à feuilleter comme un album de famille.

 

Simone de Beauvoir (1908-1986), photographiée par Jack Nisberg, Paris, 1957.

Sur cette photographie de Jack Nisberg, Simone de Beauvoir, loin de sa froideur apparente, de son arrogance tranquille, nous lance un regard complice. Est-ce l’ébauche de son sourire, qu’on sent prêt à éclater, ou la simplicité de sa tenue – une veste d’un rouge vif assorti à son rouge à lèvres en guise de seul bijou – qui la rendent plus abordable, malgré sa pose et ses cheveux inlassablement tirés en chignon ? Celle qui écrivit le Deuxième Sexe (1949) vingt ans avant la naissance du Mouvement de libération des femmes, celle qui fut la compagne du pape de l’existentialisme, qui la surnommait le « Castor » tandis qu’elle était pour les autres la « Notre-Dame de Sartre », apparaît plus souvent sous les traits d’un sphinx hiératique, sûre de son jugement. Magie de la photographie, lieu de toutes les subjectivités, qui métamorphose, l’espace d’une prise, l’icône familière dans nos esprits.

Eternel paradoxe, aussi, à vouloir faire coïncider la personnalité d’un écrivain, sa vision du monde recueillie par ses mots, avec l’image publique qu’il laisse entrevoir. L’écart entre la vie et l’œuvre, entre les deux modes d’expression que sont la littérature et la photographie créé immanquablement des surprises, des déceptions ou des malentendus. Qu’ils se prêtent ostensiblement au jeu en toisant l’objectif (Claudel, Saint-John Perse, Moravia), en s’apprêtant comme pour une cérémonie, voire en se déguisant (Artaud), ou au contraire qu’ils fuient les photographes à l’instar d’Henri Michaux « (surgissant) de la nuit comme un grand oiseau fâché par l’intrusion du chasseur » (dixit Alain Joubert, en préface du livre), qu’ils s’en amusent, complices (Nabokov, Gary, Kundera, Bellow), qu’ils se sentent à leur aise à l’abri de leur univers (Colette à la fenêtre du Palais-Royal pendant l’Occupation, Giono face aux collines de Manosque, Breton dans son appartement couvert d’œuvres d’art, Döblin devant sa bibliothèque, Elsa Triolet avec sa cage à oiseau), les écrivains sont certes immortalisés, tout en gardant cependant la part de fragilité qu’ils partagent avec la condition humaine. On pourrait presque leur appliquer cet aveu de Paulhan : « Je suis tout à fait banal. Je me sens très exactement le premier venu. »

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