« Just Kids » de Patti Smith : au nom de l’art et de Robert Mapplethorpe

L’ascension artistique de deux gamins dans le New York bohème des années 1960-1970, du Chelsea Hotel et de la Factory. Patti Smith, l’icône punk-rock, retrace ses débuts avec Robert Mapplethorpe, flamboyant et scandaleux photographe, mort du sida en 1989. Des souvenirs tout en grâce et légèreté.

La sioux et le dandy. Patti Smith et Robert Mapplethorpe à Coney Island, en 1969. « Ce jour-là, nous étions simplement nous-mêmes. » Deux ans plus tôt, en 1967, ils avaient mis leurs vêtements préférés – sandales beatnik et foulards effilochés pour elle, perles multicolores et gilet en peau de mouton pour lui – et s'étaient rendus à Washington Square. Un couple âgé s’était attardé devant ces deux inconnus en quête de gloire : « Oh, prends-les en photo, (avait) dit la femme à son mari un peu perplexe. Je suis sûre que c’est des artistes. Peut-être qu’ils seront quelqu’un, un jour. — Arrête ton charre. C’est rien que des gamins », avait-il répliqué dans un haussement d’épaules. © Patti Smith Archive.

Rencontrer quelqu’un est toujours un événement de la vie. Pour Patti Smith et Robert Mapplethorpe, cet instant décisif de la rencontre relève d’une aventure mythique. Nés la même année, elle « dans les quartiers nord de Chicago, pendant le grand blizzard de 1946, (…) un jour trop tôt, dans la mesure où les bébés de la Saint-Sylvestre quittaient l’hôpital avec un réfrigérateur neuf », dans une famille prolétaire, croyante et aimante, lui de parents bourgeois, catholiques, et qui ne parlaient ni ne lisaient beaucoup, ils étaient destinés à se croiser, se reconnaître et se comprendre. Amants, amis, âmes sœurs, ils se sont immédiatement liés par un pacte tacite et indestructible : prendre soin l’un de l’autre, s’entraider jusqu’à ce qu’ils deviennent des artistes célèbres. Ce qui équivaut pour eux à devenir eux-mêmes. Poésie, dessin, rock, théâtre, performance, photographie : l’art est inséparable de leur vie. On ne saurait dire où commence l’un et où finit l’autre. Tous deux poussés par une soif d’absolu, ils font de l’art pour vivre et vivent pour faire de l’art. Ce livre raconte leur chemin vers la reconnaissance et l’affirmation de leur personnalité, s’arrêtant à leurs premiers succès réciproques, quand, la poussant à devenir chanteuse, Robert signe la pochette de l’album culte de Patti, Horses (1975), quand, le poussant à prendre ses propres photographies, Patti assiste à la révélation de Robert.

Nous sommes en 1967. L’été de la mort de Coltrane, d’Elvira Madigan, des émeutes, de l’amour, de la révolution qui gronde. Patti Smith a vingt-et-un ans. Le 3 juillet, elle quitte South Jersey, laissant derrière elle un bébé qu’elle a eu à dix-neuf ans et confié à une famille adoptive, un boulot sans avenir dans une usine. Direction New York, avec pour tout bagage une valise écossaise trop petite pour contenir tous ses rêves. Dedans, il y a le minimum – l’immatériel et le matériel : un exemplaire volé des Illuminations de Rimbaud, son « archange », un carnet et quelques vêtements dont une tenue de serveuse, impeccablement amidonnée, donnée par sa mère. Tenue qui finira, comme des « lis fanés », dans les toilettes du restaurant italien, dont elle est renvoyée trois heures à peine après avoir été embauchée. Peu lui importe. Elle aspire à rejoindre le monde de la poésie et est prête à accepter la misère et la faim pour atteindre son but. Car elle a une vision très romantique de la condition d’artiste qu’elle perçoit à travers la littérature du XIXe siècle, tout comme des drogues, qu’elle ne consomme pas et qu’elle considère comme « sacrées, réservées aux poètes, aux musiciens de jazz et aux rituels indiens ». C’est peu dire qu’elle ne sombre pas dans les expériences autodestructrices du New York psychédélique de l’époque « où flottait un sentiment de paranoïa vague et déstabilisant », contrairement à Robert Mapplethorpe, adepte du LSD et autres psychotropes. Ils n’ont pas le même univers et pourtant resteront solidaires jusqu’au bout, « ensemble, séparément ». 

Patti Smith, Paris, 1969. © Linda Smith Bianucci.

Au début, elle l’envoûte par ses histoires, lui par ses collages. Elle a pour modèles Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, lui William Blake, Michel-Ange, puis Duchamp et Warhol. « Le grand art et la haute société ; il visait les deux. Nous formions un curieux mélange de Drôle de frimousse et de Faust. » Ils n’ont pas d’argent mais un enthousiasme à toute épreuve, du moins un jour sur deux, suffisamment pour se protéger mutuellement. La foi – entre superstition, mysticisme et illusion – guide leur route. Que ce soit le jour de la fête de Jeanne d’Arc où Patti se promet de faire quelque chose de sa vie, Vénus, l’étoile du berger, leur « étoile bleue », qui marque la signature de Robert dans ses lettres à Patti, ou le collier persan qu’il avait acheté et qu’elle lui avait fait jurer de ne donner à aucune autre fille qu’elle… tous ses signes sont comme des talismans. Et eux des « Enfants terribles » : « Nous jouions à des jeux identiques, décrétions l’objet le plus obscur un trésor, et déconcertions souvent nos amis et nos relations par notre dévotion indéfinissable l’un envers l’autre. Il s’était fait conspuer pour avoir nié son homosexualité ; on nous accusait de n’être pas un vrai couple. (…) Il m’avait appris que la contradiction est souvent la voie la plus évidente vers la vérité. »

Les artistes sont à part. Patti Smith plus encore, réfugiée dans le cocon qu’elle a formé avec Robert. Elle se souvient qu’en 1968, alors qu’elle travaillait comme vendeuse dans la librairie Scribner’s, « les best-sellers étaient le Jeu de l’argent d’Adam Smith et Acid Test de Tom Wolfe, ce qui représentait bien la polarisation rampante qui sévissait dans notre pays. Je ne me reconnaissais dans aucun des deux. Je me sentais déconnectée de tout ce qui était extérieur au monde que Robert et moi nous étions créé. » Un monde où l’imagination transcende les objets récupérés ça et là et recyclés dans des compositions plastiques, où les choses adviennent naturellement, du moins tel que Patti les évoque, en gommant les difficultés et les élans dramatiques. Elle s’attache surtout à décrire le parcours « faustien » de son compagnon, expliquant sa trajectoire artistique concomitante à l’affirmation de son homosexualité, avant et après leur rupture. 

Robert Mapplethorpe, Photomaton, 42e Rue, 1970.

Ainsi, dire que Mappelthorpe s’est inspiré de photographies SM pour accomplir son œuvre est complètement vrai et totalement insuffisant. Il suffit de lire les influences qui ont été fondatrices pour lui, telles qu’elles sont résumées par Patti Smith : « Au début, les œuvres de Robert étaient explicitement tirées de ses expériences du LSD. Ses dessins et ses petites constructions avaient le charme suranné des surréalistes et la pureté géométrique de l’art tantrique. Lentement, son travail a pris un virage vers le catholicisme : l’agneau, la Vierge et le Christ. » Plus loin, elle note : « l’appartement était rempli de découpes de statues : les torses et les fesses des Grecs, les Esclaves de Michel-Ange, des images de marins, de tatouages et d’étoiles. Pour ne pas rester à la traîne, j’ai lu à Robert des passages du Miracle de la rose. Mais il avait toujours une longueur d’avance. Je lisais Genet, mais on aurait dit qu’il devenait Genet. » Le chemin emprunté par Mapplethorpe est trop radical pour Patti. « Les excursions que Robert fit par la suite dans l’univers du SM m’ont parfois semblé déconcertantes et effrayantes. Il ne pouvait pas me faire partager ces aventures, car elles étaient aux antipodes de notre monde à nous. » Elles tourmentent d’ailleurs l’ancien enfant de chœur qu’il était, même si ses recherches le placent plus du côté dionysiaque que satanique. « Nous priions tous les deux pour l’âme de Robert, lui pour la vendre, moi pour la sauver. »

Chronique de l’effervescence culturelle de la fin des années soixante et des années soixante-dix, Just Kids survole New York (Brooklyn, East End Village, Coney Island…) et rappelle à la mémoire des lieux mythiques. Le Chelsea Hotel, à « l’élégance miteuse », chargé d’histoires plus ou moins romancées : le sous-sol abritait les malles d’Oscar Wilde, Dylan Thomas y avait passé ses dernières heures, Thomas Wolfe y aurait noirci des centaines de pages de l’Ange banni, Bob Dylan y avait composé « Sad-Eyed Lady of the Lowlands ». C’était « un havre énergique, désespéré, pour des dizaines d’enfants doués de tous rangs qui vivent de débrouille. Guitaristes pouilleux et beautés droguées en robes victoriennes. Poètes junkies, dramaturges, cinéastes fauchés, acteurs français. Tous ceux qui passent par ici sont quelqu’un – même s’ils ne sont personne dans le monde extérieur. » La Factory et le Max’s Kansas City, endroits branchés, où l’on croise Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix, Andy Warhol, les figures de la Beat Generation Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregory Corso avec qui Patti Smith fait ses premiers pas de poète.

Nostalgie d’une époque à la fois inquiète et insouciante. Tandis que les soldats envoyés au Vietnam meurent au front, loin de chez eux, la jeune génération restée au pays est aussi frappée par des disparitions dont Patti Smith égrène l’interminable chapelet : Martin Luther King en 1968, Charles Manson et sa secte en 1969, Brian Jones, Jimi Hendrix et Janis Joplin tous trois morts à 27 ans, et les nombreux anonymes, étoiles éteintes tombant du ciel, météores paumés qui se sont laissé griser par la fièvre et les illusions de ce temps. A cette nostalgie répondent les savoureuses anecdotes de Patti Smith : lorsqu’elle se coupe les cheveux à la Keith Richards (« Ça m’a fait penser aux filles que je connaissais au lycée. Elles rêvaient de devenir chanteuses mais finissaient coiffeuses. Aucune de ses deux vocations ne m’attiraient particulièrement, mais dans les semaines suivantes j’allais couper les cheveux de beaucoup de gens et chanter à La MaMa. ») ; lorsque le poète Allen Ginsberg la prend pour un garçon et espère une récompense en lui offrant un café et dix cents pour qu’elle puisse s’acheter un sandwich dans un distributeur automatique ; lorsque Robert récupère une paire de chaussures de luxe en alligator sur la 7e Avenue (« Il n’avait pas d’argent pour rentrer en taxi, mais ses pieds étaient resplendissants »).

La langue de Patti Smith est aussi fluide et aérienne que les épiphanies de l’immanence qu’elle cerne avec pudeur, en trois cents pages alertes, sans jamais chercher à les épingler. Baignés dans la douceur mélancolique du temps retrouvé, ces souvenirs sont tout sauf plombés. Poétiques, drôles, frais, ils exaltent une innocence dépourvue d’amertume, malgré la drogue, la dépression, le sida, la mort.

Robert Mapplethorpe, Autoportrait, 1988. © Robert Mapplethorpe.

  • Patti Smith, Just Kids, Denoël, 2010.
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3 Responses to « Just Kids » de Patti Smith : au nom de l’art et de Robert Mapplethorpe

  1. Georges says:

    Je viens d’acheter ce livre! Très bon papier, il me donne encore plus de me plonger dans le récit… J’aime tant l’écriture de P. Smith.

  2. Saribou says:

    Exactement voici un livre à dévorer, tout en se laissant envoûter par le récit d’une vie folle et palpitante. Merci Patti pour le partage de ton histoire.

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