Le poids des mots

manuscrits sartre » Quinze jours plus tard paraissait l’Être et le Néant, essai d’ontologie phénoménologique de sept cents pages dédié au Castor. Jean Paulhan avait assuré à Gaston Gallimard que le livre méritait d’être publié, même si le succès commercial était loin d’être garanti.

Trois exemplaires quittèrent les étalages des librairies la première semaine, puis cinq, puis deux. Après quoi les ventes s’envolèrent: 600 exemplaires en un jour, puis 700, puis 1.000, puis 2.000. Chez Gallimard, personne ne comprenait. On fit une enquête. Les femmes achetaient plus que les hommes. Souvent deux exemplaires ; parfois cinq. Pour les lire?

Non pas.

Pour équilibrer la balance. Car l’Être et le Néant pesait exactement un kilo. Un volume remplaçait avantageusement les poids en cuivre, qu’on ne trouvait plus à Paris. « 

  • Dan Franck, Minuit. Les aventuriers de l’art moderne (1940-1944), 2010, Le Livre de poche (2012), p. 446-447.

L’importance d’être bien chaussé (pour battre le pavé)

Usher (Arthur) Fellig, alias Weegee, a passé des nuits sans sommeil son appareil photo à la main. Pas seulement dans le but de traquer des faits divers et des scènes de crime qui nourriraient la presse. A côté des arrestations, meurtres, accidents, incendies et autres drames nocturnes saisis sur le vif dans les rues de New York, il a aussi immortalisé l’envers de la vie hollywoodienne. Ses fêtes somptueuses, ses danseuses, ses stars et tous ceux qui voulaient croquer une part de ce gâteau trop crémeux, qu’ils soient spectateurs ou invités des soirées mondaines. Comme toujours, Weegee appose son regard précis et décalé sur le monde. Illustration avec cette photo de 1951 où il y a visiblement une paire de chaussures en trop qui suscite toutes sortes de questions. Sous le cliché, on peut lire : « Cet homme se demande comment il va regagner le Hollywood Hotel. » Si la voiture attendue n’arrive pas, certainement à pieds. Un peu comme Robert Mapplethorpe qui, dans une anecdote rapportée par Patti Smith dans son récit Just Kids, avait récupéré une paire de chaussures de luxe en alligator sur la 7e Avenue, à New York : « Il n’avait pas d’argent pour rentrer en taxi, mais ses pieds étaient resplendissants. »

Photo : Weegee/International Center of Photography/Getty Images.

Les souvenirs du front de William Styron

Avant de devenir écrivain, l’auteur du Choix de Sophie a connu la guerre, par deux fois. En 1945, quand il est envoyé au Japon, et six ans plus tard, quand il est rappelé sous les drapeaux en Corée. Il en réchappe, mais restera toute sa vie hanté par cette épreuve. Cinq de ses nouvelles inédites, rassemblées dans le recueil posthume A tombeau ouvert, le rappellent avec force. 

S’inspirant de son expérience chez les Marines, William Styron (1925-2006) évoque les tourments des militaires tiraillés par des sentiments contradictoires. Car un soldat n’est pas seulement un corps qu’on entraîne ou un esprit qu’on modèle par le biais de valeurs viriles et d’arguments patriotiques. C’est avant tout un homme qui sacrifie son existence personnelle, met sa vie en jeu et se prépare à la mort. Dans ses textes largement autobiographiques, le soldat Styron raconte ainsi comment il s’enrôla par défi à l’âge de dix-sept ans, comment il resta à l’arrière lors de la guerre du Pacifique, en garnison sur l’île de Saipan, évitant les boucheries d’Iwo Jima et d’Okinawa, et comment, en tant que réserviste, il fut mobilisé en 1951 pour la guerre de Corée. Ce retour contraint au sacerdoce militaire est une douche froide. Un profond désarroi le gagne. Et pour cause, il a d’autres projets que de replonger dans l’horreur : il vient d’écrire son premier livre et aspire à la gloire. De plus, il se définit comme « un civil jusqu’à la moelle », « d’un tempérament paisible, même pacifiste » et comme un jeune homme déjà « abîmé par la vie ». Qu’il est loin l’enthousiasme illusoire et romantique des débuts !

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Ce qui nous sépare de Zurbarán

Sainte Lucie, détail, 1636

Quatre siècles, autant dire une éternité, nous tiennent à distance de Francisco de Zurbarán (1598-1664), l’un des grands peintres du Siècle d’or espagnol. Au-delà de l’influence baroque et de l’empreinte du Caravage qui la caractérisent, son œuvre témoigne d’un mysticisme éclatant, d’une foi ardente mais à laquelle nous n’avons plus accès. Un fossé s’est creusé au rythme de la sécularisation de notre monde moderne entre les êtres qu’il peignait et l’interprétation que nous pouvons en faire aujourd’hui. Il n’est plus pensable de s’identifier ou de ressentir l’extase de ces martyrs crucifiés émergents d’un arrière-plan noyé dans la pénombre, de ces moines méditatifs en chasuble blanche ou brune, de ces saintes, à l’inverse, parées d’étoffes riches et colorées et qui portent sur des plateaux les restes de leur sacrifice : une paire d’yeux (sainte Lucie) ou de seins (sainte Agathe). C’était pourtant l’objectif premier de ces tableaux. Réalisés pendant la Contre-Réforme, en réaction à ce courant déstabilisant le socle du catholicisme, ils étaient censés instiller un sentiment de dévotion profond chez les fidèles.

Agnus Dei, vers 1635

Désormais ils sont devenus des objets de fascination chargés de silence. L’écrivain néerlandais Cees Nooteboom les admire. Cet homme du Nord a sillonné l’Espagne pour les contempler. Il les a évoqués dans son livre le Labyrinthe du pèlerin. Il y revient dans la préface d’une monographie consacrée au contemporain de Velázquez, qui lui échappe et lui échappera toujours. Il nous invite, écrit-il, à « un voyage dans le temps vers l’altérité absolue ». Certes, on peut se raccrocher aux « détails » que sont les magnifiques plis et drapés de tissus, que Zurbarán excelle à représenter, aux contrastes des tons, aux objets des natures mortes (« bodegone »), aux boucles du lainage de l’agneau de Dieu, si bien rendues qu’on a l’impression de les toucher. Mais la foi intérieure des saints ? Nooteboom n’arrive pas à la déchiffrer. Son impuissance, notre impuissance, est en fait une question de trop-plein. « Qu’ont-ils donc, ces visages que je ne puis traduire en mots ? Peut-être est-ce plutôt quelque chose qu’ils n’ont pas. Cette pensée me vient en considérant le portrait de Frère Jeronimo Perez (…). Son regard est direct. Il nous fixe, mais avec des yeux qui n’ont jamais vu la télévision ou l’internet. Sont-ce pour cela d’autres yeux que les nôtres ? On ne pourra naturellement jamais le prouver, mais l’homme qui les a peints avait les mêmes yeux. Jusqu’à quel point ces choses-là sont-elles essentielles ? L’absence d’automobiles, d’avions, face à l’omniprésence, dans leur monde, de Dieu. » Faites l’expérience, ouvrez ce livre à n’importe quelle page et regardez l’indescriptible. Touchez ses saints que vous ne savez plus voir !

Saint François méditant, 1639

  • Zurbarán, Œuvres choisies 1625-1664, introduction de Cees Nooteboom, éd. Hazan, 2011.

L’angoisse à l’approche de la Convocation (Herta Müller)

Dans la Roumanie fantôme de Ceausescu, une femme est convoquée à la Sécurité. Son crime ? Avoir nourri l’espoir d’un exil interdit. Le temps d’un trajet en tramway, elle voit défiler la ville, les gens, ses souvenirs. Sur cette trame faite d’allers et retours, Herta Müller signe un livre hanté par les questions fondamentales qui se posent à l’homme dès lors qu’il se trouve privé de l’essentiel : la liberté.

Comment résister face à la dictature ? Les personnages de la Convocation d’Herta Müller ont chacun leur méthode : l’alcool pour s’abrutir et précipiter l’oubli, l’acte héroïque (mais insensé et qui mène à sa perte) ou son envers, la trahison (calculée et qui permet de sauver sa peau). La narratrice, elle, a lancé une bouteille à la mer. Ouvrière dans une usine textile, elle a glissé un message dans la poche d’un pantalon qui devait être exporté vers l’Italie. Destinataire : un Italien qui viendrait la chercher et l’emmener avec lui, comme dans un conte de fées. Mais son mot est découvert. Depuis, elle est régulièrement convoquée à la Sécurité – où un homme lui pose sans cesse les mêmes questions, avec cette terrible phrase en guise de justification : « Pourquoi être à bout de nerfs, nous ne faisons que commencer » – et recourt aux noix, censées calmer les nerfs. Elle en mange une avant chaque interrogatoire. « C’était la première de l’année, les fils humides de l’écale verte étaient encore collés dessus. Je la soupesai, elle était trop légère pour une noix fraîche, à croire qu’elle était vide. Ne trouvant pas de marteau, je l’ouvris en tapant dessus avec une pierre qui était ce jour-là dans le couloir et se trouve depuis dans un coin de la cuisine. La noix avait un cerveau mou. Il sentait la crème aigre. » Un détail que cette noix. Pourtant chez Herta Müller, les objets les plus banals font l’objet de la plus grande attention parce qu’ils nous rappellent la matérialité brute du réel ou, pour le dire autrement, le « caractère irrévocable des choses ». Ils relèvent de l’accessoire, mais opposent leur densité et leur immanence au détachement assiégeant celles et ceux qui en sont réduits à vivre chaque minute comme une éternité, comme si le temps se réduisait au seul présent.

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Copies conformes ?

Envie de bleu. Urgent. Quand, en cette rentrée, la couleur dominante tire plutôt sur l’orange-brun qui s’empare des feuilles, ou le gris qui uniformise ciel et immeubles dans une même masse compacte et asphyxiante. Aussi ces deux couvertures, étrangement semblables, m’ont-elles tapé dans l’œil : la surface bleu lagon d’une piscine – aussi lisse, irréelle, inaccessible qu’un visage tiré sur une publicité pour crème antiâge – où ne se reflètent que des chaises et un palmier, vides de toute présence humaine. J’ai cru y voir comme une survivance des vacances. Quelle illusion !

A gauche, le premier coup d’éclat de Bret Easton Ellis, écrit à l’âge de vingt et un ans. Moins que zéro, qui aurait pu s’intituler Pour qui sonne le glam, repose sur la négativité au sens large d’une jeunesse en perdition parce que trop riche, trop désœuvrée, trop désabusée, trop immorale. Etudiants nantis, ils ont tout, donc rien d’essentiel à perdre. Aliénés par la culture de consommation, ils ne vivent que pour le sexe, la drogue, les partys, les snuff movies. Au-delà de la violence des situations décrites, l’écriture minimaliste, qui traduit la désincarnation des personnages dépossédés d’émotions, attrape le lecteur par le col, le secoue et le retourne comme une crêpe pour l’obliger à voir ce qu’il ne veut pas voir : que le mal est là, à l’œuvre sous le nihilisme rutilant de ce monde protégé, mais plombé par un soleil omniprésent, où le narrateur Clay, anesthésié par l’ennui, se construit sans enjeu, sans perspectives, dans un rapport d’élucidation de soi impossible. Dans ce réalisme brut qui confine à la platitude, les excès matériels cachent un vide intérieur abyssal.

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Chaud-froid. L’abstraction sud-américaine

Raúl Lozza. Pintura periodo perceptista nº 184, 1948.

Rafael Soriano, Untitled, n.d.

Passionnante exploration des différents courants picturaux de l’abstraction, telle que celle-ci fut « importée » et réinterprétée par les artistes du continent sud-américain sur cinq décennies, des années 1930 aux années 1970. Avec deux dates clés en guise de bornes sur l’échelle temporelle : 1934, quand Joaquín Torres-Garcia rentre à Montevideo, et 1973, quand Jesús Rafael Soto revient dans sa ville natale de Bolívar.

Ce livre surprendra ceux qui associent généralement l’abstraction à l’Europe et à l’Amérique du Nord, ou qui, selon une même logique des apparences, rattachent l’art de l’Amérique du Sud à des stéréotypes de chaleur, sensualité, spontanéité, réalisme magique. Le titre Cold America bat en brèche ces impressions premières en jouant sur le décalage. C’est une Amérique latine mesurée, objective qui se révèle sous nos yeux, à travers un art rationnel, géométrique, constructiviste, gravitant vers les utopies modernes au de s’en tenir à la couleur locale.

  • Cold America, Geometrical Abstraction in Latin America (1934-1973), Fundación Juan March, 2010.
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