« La photo était floue » (Julio Cortázar)

Julio Cortázar, Autoportrait, Paris, 1975

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du telephone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se conferment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passé des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

  • Julio Cortázar, « la Photo était floue », Histoires des Cronopes et Fameux, Gallimard.

Ce qui nous sépare de Zurbarán

Sainte Lucie, détail, 1636

Quatre siècles, autant dire une éternité, nous tiennent à distance de Francisco de Zurbarán (1598-1664), l’un des grands peintres du Siècle d’or espagnol. Au-delà de l’influence baroque et de l’empreinte du Caravage qui la caractérisent, son œuvre témoigne d’un mysticisme éclatant, d’une foi ardente mais à laquelle nous n’avons plus accès. Un fossé s’est creusé au rythme de la sécularisation de notre monde moderne entre les êtres qu’il peignait et l’interprétation que nous pouvons en faire aujourd’hui. Il n’est plus pensable de s’identifier ou de ressentir l’extase de ces martyrs crucifiés émergents d’un arrière-plan noyé dans la pénombre, de ces moines méditatifs en chasuble blanche ou brune, de ces saintes, à l’inverse, parées d’étoffes riches et colorées et qui portent sur des plateaux les restes de leur sacrifice : une paire d’yeux (sainte Lucie) ou de seins (sainte Agathe). C’était pourtant l’objectif premier de ces tableaux. Réalisés pendant la Contre-Réforme, en réaction à ce courant déstabilisant le socle du catholicisme, ils étaient censés instiller un sentiment de dévotion profond chez les fidèles.

Agnus Dei, vers 1635

Désormais ils sont devenus des objets de fascination chargés de silence. L’écrivain néerlandais Cees Nooteboom les admire. Cet homme du Nord a sillonné l’Espagne pour les contempler. Il les a évoqués dans son livre le Labyrinthe du pèlerin. Il y revient dans la préface d’une monographie consacrée au contemporain de Velázquez, qui lui échappe et lui échappera toujours. Il nous invite, écrit-il, à « un voyage dans le temps vers l’altérité absolue ». Certes, on peut se raccrocher aux « détails » que sont les magnifiques plis et drapés de tissus, que Zurbarán excelle à représenter, aux contrastes des tons, aux objets des natures mortes (« bodegone »), aux boucles du lainage de l’agneau de Dieu, si bien rendues qu’on a l’impression de les toucher. Mais la foi intérieure des saints ? Nooteboom n’arrive pas à la déchiffrer. Son impuissance, notre impuissance, est en fait une question de trop-plein. « Qu’ont-ils donc, ces visages que je ne puis traduire en mots ? Peut-être est-ce plutôt quelque chose qu’ils n’ont pas. Cette pensée me vient en considérant le portrait de Frère Jeronimo Perez (…). Son regard est direct. Il nous fixe, mais avec des yeux qui n’ont jamais vu la télévision ou l’internet. Sont-ce pour cela d’autres yeux que les nôtres ? On ne pourra naturellement jamais le prouver, mais l’homme qui les a peints avait les mêmes yeux. Jusqu’à quel point ces choses-là sont-elles essentielles ? L’absence d’automobiles, d’avions, face à l’omniprésence, dans leur monde, de Dieu. » Faites l’expérience, ouvrez ce livre à n’importe quelle page et regardez l’indescriptible. Touchez ses saints que vous ne savez plus voir !

Saint François méditant, 1639

  • Zurbarán, Œuvres choisies 1625-1664, introduction de Cees Nooteboom, éd. Hazan, 2011.

Godard vs Woody

Au jeu des comparaisons, tout se joue dans les détails. Prenez ce dessin pioché sur le blog Paris versus New York, a tally of two cities, qui croque les différences entre les représentations culturelles de la Big Apple et de la ville Lumière : une épure où seuls la ligne des lunettes et le placement de deux points noirs en guise de regard suffisent à incarner l’expression de deux réalisateurs devenus des icônes de leur vivant.

Séparés par un océan, l’Américain Woody Allen, amoureux de Paris et du jazz, et le Suisse Jean-Luc Godard, retiré dans son canton de Vaud, n’ont rien à voir. Si ce n’est par leur statut de cinéastes singuliers et cinéphiles, eux qu’on identifie si facilement à leur personnage de composition. Woody est à New York ce que Jean-Luc est à la Nouvelle Vague, un symbole. Entre le premier qui, en gai pessimiste, imprime sur la pellicule sa vision de la vie où tout n’est que mélange de contraires irréconciliables, confrontation du transcendant et du trivial, et le second, ermite mélancolique qui se tient en marge, n’aime rien tant que provoquer, se faire détester, rompre les amarres, entretenir une solitude blessée, il y a ce trait d’union formé par l’humour. L’art de tourner en dérision une réalité absurde, humiliante ou injuste pour s’en sortir. L’art des formules aussi. Allen manie la légèreté (de stand-up comédie), les aphorismes et gags virtuoses, Godard les calembours et les saillies intellectuelles. Il a construit son existence et son œuvre sur les ruptures : il commence par quitter sa famille, issue de la grande bourgeoisie protestante (l’anecdote, savoureuse, mérite d’être racontée : ce grand lecteur, admirateur de Bernanos, Julien Green, Malraux…, était aussi kleptomane. A presque dix-sept ans, il vola chez son grand-père, Julien Monod, dans sa collection baptisée le « valerianum » des premières éditions de Paul Valéry, qu’il revendit à la librairie Gallimard, juste en face, boulevard Raspail. En guise de punition, il fut exclu du clan familial). D’autres ruptures violentes jalonnent son parcours : avec ses amis (François Truffaut, Jean-Pierre Gorin…), avec les femmes (Anna Karina, Anne Wiazemsky…). Sur le plan créatif, il ne cesse de se métamorphoser. Dandy introverti réinventant la grammaire cinématographique avec A bout de souffle, esthète avec le Mépris, révolutionnaire marxiste et iconoclaste avec le groupe Dziga Vertov, essayiste crépusculaire avec Histoire(s) du cinéma, bref un filmeur compulsif tel un graphomane, jamais là où on l’attend, pratiquant toujours les collages, citations, montages, ruptures (encore) fascinants ou déroutants.

Les deux hommes se sont rencontrés une fois, en 1986, pour le projet de Godard autour du King Lear de Shakespeare. Allen fut contacté pour y jouer le rôle du bouffon, Jester. Le « carton d’invitation » de Godard est à son image, ambivalent, surprenant : « Merci infiniment d’accepter d’“être ou ne pas être” avec moi lors de ce long voyage vers la création de la langue moderne, c’est-à-dire Shakespeare. » La collaboration se résuma à une interview filmée de vingt-six minutes (Meeting Woody Allen) et une prise « vite bouclée », comme le rapporte Antoine de Baecque dans sa monumentale biographie, richement documentée, sur « l’impossible M. Godard », à la page 667. Woody Allen confiera plus tard : « Cela n’avait aucun sens pour moi quand je le faisais, mais je savais que c’était en de bonnes mains », et : « J’avais l’impression d’être dirigé par Rufus T. Firefly (le personnage joué par Groucho Marx dans Soupe au canard), vous savez, quand Groucho est censé être un grand génie et que personne n’ose remettre en question. » 

  • Antoine de Baecque, Godard, biographie, Grasset, 2010.

Fitzgerald à nu dans « Un livre à soi »

« L’histoire de ma vie est celle du combat entre une envie irrésistible d’écrire et un concours de circonstances vouées à m’en empêcher. »
                 Francis Scott Fitzgerald, « Qui est qui, et quoi  ? »

Le rêve de Francis Scott Fitzgerald était de réunir tous ses articles publiés dans divers journaux en un seul ouvrage afin de constituer ce « livre de réminiscences » censé inscrire « un passé à la hauteur du présent ». Malgré ses demandes réitérées à son éditeur et ami Maxwell Perkins, son projet n’avait pu voir le jour.

Soixante-dix ans après sa mort, alors que son œuvre est désormais tombée dans le domaine public, l’injustice est réparée. Avec Un livre à soi, l’occasion nous est enfin donnée de découvrir l’ensemble des écrits « personnels » de Fitzgerald – dont certains restaient jusqu’alors inédits en français –, rédigés « uniquement lorsque l’impulsion venait de l’intérieur ». Fragments arrachés au quotidien, ces textes renvoient à la part intime de l’écrivain. Entre moments de bonheur et rechutes mélancoliques, entre faste et décadence, entre joie et effroi d’être au monde, la vie de Fitzgerald (1896-1940), frappée par le sentiment de dépossession, prend ici une dimension tangible, loin de son univers romanesque. Même si les questions littéraires occupent une place importante dans ce recueil (voir par exemple « Comment gâcher le matériau. Une note sur ma génération », où Fitzgerald dénonce le manque de souffle d’auteurs américains en mal d’inspiration : « Pour un Dreiser capable de faire un choix audacieux et irréprochable, il y a eu une douzaine de prétendus Henry James qui se sont rendus idiots à force de se soucier du matériau, et une autre douzaine encore qui, aveuglés par la queue de la comète Walt Whitman, ont saboté leurs livres avec ce désir d’écrire factice d’écrire quelque chose « d’éloquent » sur l’Amérique« ), ces chroniques s’attachent à dépeindre les soucis matériels qui empoisonnent son existence. A commencer par l’alcool et le manque d’argent.

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Vague à l’âme : « Le Quart » de Nikos Kavvadias

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné
me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge
dans le lit d’une femme, et que la coco ronge.
Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

                       Nikos Kavvadias, extrait de « Marabout »

Le marin et poète grec Nikos Kavvadias (1910-1975) a fait un détour par la prose le temps d’un unique roman, Le Quart. Nourri par son expérience sur les mers lointaines, ce livre inoubliable raconte crûment l’errance de l’équipage du Pythéas, « cargo de cinq milles tonnes, standard de la première guerre mondiale » en route vers l’Extrême-Orient. Une histoire d’hommes qui donnerait la nausée aux féministes les plus engagées.

De sa vie, Nikos Kavvadias a fait une œuvre. Pas seulement en la relatant par le biais de la fiction, mais en y consacrant chacun de ses écrits. Il n’a pourtant laissé que peu de textes*, au grand regret du traducteur Michel Volkovitch qui dresse rapidement le bilan : « trois minces recueils, cinquante-deux poèmes écrits sur plus de quarante années, soit une page et demie par an ». Et un récit à tiroirs, le Quart, dont on se dit, une fois refermé et digéré, qu’il ne fait pas si bon être bercé par son roulis.

Qu’est-ce que ce livre, en effet, sinon une transposition moderne et terriblement désabusée de l’Odyssée ? Dimension épique, pittoresque, progression tragique, gâtée comme un fruit trop mûr. Alternance de passages narratifs et de passages réflexifs où une voix commente l’action tel un chœur antique. Nous sommes chez Homère, sauf qu’Ulysse ne revoit pas Ithaque. Le retour n’a pas lieu. La force d’attraction de la mer, cette ligne de fuite vibrante de promesses et de tous les possibles lorsqu’on a vingt ans, n’a pas de limites. Qu’importe alors si elle incarne l’enfer ici-bas (« Pour nous autres marins, il n’existe pas d’enfer dans l’autre monde. Nous le vivons dans la ferraille, dans cette vie. Nous sommes pardonnés, quoi que nous fassions, avant qu’on nous pardonne »). On ne la quitte pas impunément (« Le pire des reniements, le plus grand désespoir est de jeter l’ancre dans son pays et de vivre de souvenirs »). Elle représente l’horizon des hommes ayant pris le large, qui pour fuir une femme, qui pour fuir la « Vieille Europe au cul défoncé ». Parmi eux, on trouve une galerie de portraits étonnants : Gérasimos, le capitaine, Polychronis, le timonier, Diamandis, le pilotin, Nico, le radio, double de l’auteur lui-même. Dans sa préface, Olivier Rolin souligne bien la parenté qui existe entre le radio, « celui qui capte la parole du monde, confuse, crépitante de parasites, celui qui transmet au monde les demandes d’aide, les appels au secours », et le poète. Par chance, Kavvadias était les deux.

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« Everness », suite : la parole à Borges

Mentionnant le poème « Everness » de Borges, il y a deux jours, j’ai écrit un peu vite qu’il avait lui-même imaginé cet étrange substantif qui porte en lui, mieux que n’importe quel autre terme, la sensation d’éternité. Un peu vite en effet, car cela ne m’aurait pas surprise que pareille invention provienne du bibliothécaire aveugle de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires, narrateur de ses doubles, auteur prolifique de récits (poèmes, contes, essais) ornés de théories ésotériques, vraies ou présumées, et de vieux livres apocryphes reliés en maroquins. Or, une interview de Borges parue dans The Paris Review, mythique revue américaine fondée en 1953 à Paris par Harold L. Humes, Peter Matthiessen et George Plimpton, m’a détrompée. L’interview – ou plutôt la conversation, supérieure car elle autorise l’irruption de l’insolite – date de 1966. On peut y voir toute l’espièglerie du vieux maître qui répond aux questions de Ronald Christ. Ainsi, à celle de savoir s’il est l’inventeur du mot everness, il révèle ceci :

« J’ai trouvé ce mot dans le Roger’s Thesaurus. J’ai ensuite pensé que le mot avait été créé par l’évêque Wilkins, qui a inventé une langue artificielle. (…) Everness, bien sûr est mieux qu’éternité, parce qu’éternité est assez usé maintenant. Ever-r-ness est bien mieux que le mot allemand Ewigkeit, le même mot. Mais il a aussi créé un très beau mot, un mot qui est un poème en soi, plein de désespoir, de tristesse et de dérilection – le mot neverness. Un beau mot, non ? Il l’a inventé, et je ne sais pas pourquoi les poètes l’ont laissé traîner sans jamais l’utiliser. (…) Vous pourriez dire impossibility, mais c’est très plat pour neverness – avec le suffixe saxon en –ness. Neverness. Keats emplois nothingness : « Till love and fame to nothingness do sink » ; mais nothingness, je crois, est plus faible que neverness. (…) Il est dommage que ce mot soit perdu dans les pages d’un dictionnaire.  »

La plupart de ses déclarations prennent la forme de questions rhétoriques. Il raconte par exemple son amour du genre épique, des auteurs anglais, son art de concevoir les noms de ses personnages, son goût pour la cabale hérité de De Quincey, son sentiment d’être plus aristotélicien que platonicien selon le partage de l’humanité de Coleridge. Il souligne aussi, pour ceux qui en douteraient, son sens de l’humour, maintenu souvent dans le champ de private jokes. D’ailleurs, nous précise l’intervieweur Ronald Christ, « quand il rit – et cela lui arrive souvent – ses traits se rident et il ressemble alors à un point d’interrogation ».

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Ivresse de l’ « Everness » (Jorge Luis Borges)

L’effet de fascination reste entier à chaque lecture de Jorge Luis Borges. L’auteur aveugle et voyant de l’Alpeph, cette « sphère miroitante à l’éclat presque intolérable » et dans laquelle on peut contempler l’ensemble de l’univers (quelle merveilleuse idée que ce point d’accès à ce qui existe et a existé, et dont le but ultime, illusoire, est de comprendre ce qui ne nous a pas été donné de comprendre, que cette épiphanie joycienne placée dans le sous-sol d’un vieil immeuble de Buenos Aires !), transporte ses lecteurs dans un autre monde, aux confins de la réalité et du rêve. Ses écrits, qui dépassent les genres en les confondant les uns les autres, ont la structure kaléidoscopique d’une boule à facettes, d’un jeu de miroirs et de mise en abyme démultipliée où une énigme renferme une autre énigme, qui à son tour… Comme si pour élucider le mystère, il fallait en créer un autre.

Quelques indices reviennent sans cesse, guidant, tel le fil d’Ariane, notre cheminement dans les méandres sémantiques échafaudés par cet érudit prisonnier des livres. Ils ont pour noms « labyrinthe, mémoire, vision, magie, tigre, cercle, Islande »…  Mais ces motifs ouvrent bien plus grand les portes de l’imaginaire qu’ils n’apportent une explication à l’insondable complexité du réel et à ce qui paraît insaisissable dans les métamorphoses du temps.

Incessantes métamorphoses pour lesquelles Borges forge ce terme « everness » (sans équivalent en français), qui mime la tension entre le toujours et le jamais, qui renvoie à un présent indéfini, hybride, où se réaliseraient
des rencontres impossibles, défiant les lois de la science. En préface de l’Autre, le Même, Borges en évoque une : il retrouve Leopoldo Lugones, mort en 1938. Tout naturellement. Même s’il finit par reconnaître non sans tristesse que c’est un rêve qui « se défait comme l’eau dans l’eau ». Belle métaphore pour symboliser la perméabilité des temps et l’ivresse qu’elle procure.

Jorge_Luis Borges_por_Paolo_Agosti

Everness

Tout existe, hormis une chose : l’oubli.
Dieu sauve le métal ; il sauve aussi la cendre,
Et sa mémoire prophétique peut comprendre
Les lunes de demain, d’hier et d’aujourd’hui.
Tout est encore et tout est déjà : les images
Dont, du jour qui va poindre à la chute du soir,
Mon visage a hanté  le fugace miroir,
Et celles qu’y mettront mes incessants visages.
Nous ourdissons cette mémoire, l’univers.
Une glace va, traversant un jeu de glaces ;
Les corridors sans but imitent les déserts
Et tu vois se fermer les portes quand tu passes.
Tu n’atteindras que sur l’autre aile de la nuit
L’Archétype qui Reste la Splendeur qui Luit.

in l’Autre, le Même

  • Jorge Luis Borges, Œuvre poétique (1925-1965), Poésie/Gallimard, 1985.

Voir aussi : « Everness », suite : la parole à Borges

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Του Μιχάλη Π.

« Just Kids » de Patti Smith : au nom de l’art et de Robert Mapplethorpe

L’ascension artistique de deux gamins dans le New York bohème des années 1960-1970, du Chelsea Hotel et de la Factory. Patti Smith, l’icône punk-rock, retrace ses débuts avec Robert Mapplethorpe, flamboyant et scandaleux photographe, mort du sida en 1989. Des souvenirs tout en grâce et légèreté.

La sioux et le dandy. Patti Smith et Robert Mapplethorpe à Coney Island, en 1969. « Ce jour-là, nous étions simplement nous-mêmes. » Deux ans plus tôt, en 1967, ils avaient mis leurs vêtements préférés – sandales beatnik et foulards effilochés pour elle, perles multicolores et gilet en peau de mouton pour lui – et s'étaient rendus à Washington Square. Un couple âgé s’était attardé devant ces deux inconnus en quête de gloire : « Oh, prends-les en photo, (avait) dit la femme à son mari un peu perplexe. Je suis sûre que c’est des artistes. Peut-être qu’ils seront quelqu’un, un jour. — Arrête ton charre. C’est rien que des gamins », avait-il répliqué dans un haussement d’épaules. © Patti Smith Archive.

Rencontrer quelqu’un est toujours un événement de la vie. Pour Patti Smith et Robert Mapplethorpe, cet instant décisif de la rencontre relève d’une aventure mythique. Nés la même année, elle « dans les quartiers nord de Chicago, pendant le grand blizzard de 1946, (…) un jour trop tôt, dans la mesure où les bébés de la Saint-Sylvestre quittaient l’hôpital avec un réfrigérateur neuf », dans une famille prolétaire, croyante et aimante, lui de parents bourgeois, catholiques, et qui ne parlaient ni ne lisaient beaucoup, ils étaient destinés à se croiser, se reconnaître et se comprendre. Amants, amis, âmes sœurs, ils se sont immédiatement liés par un pacte tacite et indestructible : prendre soin l’un de l’autre, s’entraider jusqu’à ce qu’ils deviennent des artistes célèbres. Ce qui équivaut pour eux à devenir eux-mêmes. Poésie, dessin, rock, théâtre, performance, photographie : l’art est inséparable de leur vie. On ne saurait dire où commence l’un et où finit l’autre. Tous deux poussés par une soif d’absolu, ils font de l’art pour vivre et vivent pour faire de l’art. Ce livre raconte leur chemin vers la reconnaissance et l’affirmation de leur personnalité, s’arrêtant à leurs premiers succès réciproques, quand, la poussant à devenir chanteuse, Robert signe la pochette de l’album culte de Patti, Horses (1975), quand, le poussant à prendre ses propres photographies, Patti assiste à la révélation de Robert.

Nous sommes en 1967. L’été de la mort de Coltrane, d’Elvira Madigan, des émeutes, de l’amour, de la révolution qui gronde. Patti Smith a vingt-et-un ans. Le 3 juillet, elle quitte South Jersey, laissant derrière elle un bébé qu’elle a eu à dix-neuf ans et confié à une famille adoptive, un boulot sans avenir dans une usine. Direction New York, avec pour tout bagage une valise écossaise trop petite pour contenir tous ses rêves. Dedans, il y a le minimum – l’immatériel et le matériel : un exemplaire volé des Illuminations de Rimbaud, son « archange », un carnet et quelques vêtements dont une tenue de serveuse, impeccablement amidonnée, donnée par sa mère. Tenue qui finira, comme des « lis fanés », dans les toilettes du restaurant italien, dont elle est renvoyée trois heures à peine après avoir été embauchée. Peu lui importe. Elle aspire à rejoindre le monde de la poésie et est prête à accepter la misère et la faim pour atteindre son but. Car elle a une vision très romantique de la condition d’artiste qu’elle perçoit à travers la littérature du XIXe siècle, tout comme des drogues, qu’elle ne consomme pas et qu’elle considère comme « sacrées, réservées aux poètes, aux musiciens de jazz et aux rituels indiens ». C’est peu dire qu’elle ne sombre pas dans les expériences autodestructrices du New York psychédélique de l’époque « où flottait un sentiment de paranoïa vague et déstabilisant », contrairement à Robert Mapplethorpe, adepte du LSD et autres psychotropes. Ils n’ont pas le même univers et pourtant resteront solidaires jusqu’au bout, « ensemble, séparément ».  Lire la suite

Un siècle d’écrivains : la mémoire photographique de Gallimard

Cent ans, cent photographies. A l’occasion de son anniversaire, la maison d’édition Gallimard a sélectionné, dans les archives de l’agence photographique Roger-Viollet, les portraits d’écrivains qui ont marqué son histoire et celle des lettres. Une traversée du 20e siècle littéraire, à feuilleter comme un album de famille.

 

Simone de Beauvoir (1908-1986), photographiée par Jack Nisberg, Paris, 1957.

Sur cette photographie de Jack Nisberg, Simone de Beauvoir, loin de sa froideur apparente, de son arrogance tranquille, nous lance un regard complice. Est-ce l’ébauche de son sourire, qu’on sent prêt à éclater, ou la simplicité de sa tenue – une veste d’un rouge vif assorti à son rouge à lèvres en guise de seul bijou – qui la rendent plus abordable, malgré sa pose et ses cheveux inlassablement tirés en chignon ? Celle qui écrivit le Deuxième Sexe (1949) vingt ans avant la naissance du Mouvement de libération des femmes, celle qui fut la compagne du pape de l’existentialisme, qui la surnommait le « Castor » tandis qu’elle était pour les autres la « Notre-Dame de Sartre », apparaît plus souvent sous les traits d’un sphinx hiératique, sûre de son jugement. Magie de la photographie, lieu de toutes les subjectivités, qui métamorphose, l’espace d’une prise, l’icône familière dans nos esprits.

Eternel paradoxe, aussi, à vouloir faire coïncider la personnalité d’un écrivain, sa vision du monde recueillie par ses mots, avec l’image publique qu’il laisse entrevoir. L’écart entre la vie et l’œuvre, entre les deux modes d’expression que sont la littérature et la photographie créé immanquablement des surprises, des déceptions ou des malentendus. Qu’ils se prêtent ostensiblement au jeu en toisant l’objectif (Claudel, Saint-John Perse, Moravia), en s’apprêtant comme pour une cérémonie, voire en se déguisant (Artaud), ou au contraire qu’ils fuient les photographes à l’instar d’Henri Michaux « (surgissant) de la nuit comme un grand oiseau fâché par l’intrusion du chasseur » (dixit Alain Joubert, en préface du livre), qu’ils s’en amusent, complices (Nabokov, Gary, Kundera, Bellow), qu’ils se sentent à leur aise à l’abri de leur univers (Colette à la fenêtre du Palais-Royal pendant l’Occupation, Giono face aux collines de Manosque, Breton dans son appartement couvert d’œuvres d’art, Döblin devant sa bibliothèque, Elsa Triolet avec sa cage à oiseau), les écrivains sont certes immortalisés, tout en gardant cependant la part de fragilité qu’ils partagent avec la condition humaine. On pourrait presque leur appliquer cet aveu de Paulhan : « Je suis tout à fait banal. Je me sens très exactement le premier venu. »

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Thomas Bernhard honoré malgré lui (« Mes prix littéraires »)

Il ne détestait rien tant que les honneurs et son pays. Pourtant Thomas Bernhard fut gratifié d’une dizaine de récompenses par l’État autrichien. Ce qui ne l’empêcha pas de ramasser l’argent qui va avec et de fustiger joyeusement la mascarade et la vanité des distinctions littéraires. Un jeu de massacre jubilatoire qui eut son revers : non seulement les textes en question, féroces et incorrects, restèrent dans les tiroirs de l’écrivain longtemps après sa mort, mais pour les écrire, celui-ci fut forcé de se plier au jeu des conventions sociales alors qu’elles lui répugnaient. Le prix à payer en somme.

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Bienvenue à « Steidlville »

« Respire le papier. Sens-le ! »     Gerhard Steidl

Steidl est à l’édition de livres de photographie ce que la haute couture est au prêt-à-porter. Depuis quarante ans, cette imprimerie et maison d’édition se met au service des artistes avec lesquels elle travaille en étroite collaboration. Ne renonçant ni au beau ni à l’indépendance, elle est devenue une institution unique en son genre.

Gerhard Steidl archive dans de grands tiroirs le matériel lié aux livres publiés ou à publier. Une collection de lettres, photographies, objets, croquis… qui reflète l’univers des artistes et oriente la forme que prendront leurs livres. "Tiroir Robert Frank".

 Gerhard Steidl est bien plus qu’un éditeur de livres de photographie. À lui seul, son nom incarne l’exigence et la qualité en matière de conception et de fabrication d’ouvrages « sur mesure ». Car ceux-ci représentent de véritables objets de séduction et de collection, élaborés avec le plus grand soin technique et un savoir-faire qui repose avant tout sur des règles simples, mais qui se perdent à l’heure du libéralisme et de la rentabilité effrénés : la confiance, le contrôle de chaque étape de la fabrication, l’attachement à l’artisanat.

« Les photographes qui approchent Gerhard Steidl pour la première fois sont souvent étonnés de l’entendre dire après quelques minutes seulement : “D’accord, faisons-le !” Il n’y a alors aucune discussion sur l’étude de marché, aucun besoin de prévoir une deuxième ou troisième rencontre, ou d’évoquer des heures durant le coût du papier, ni d’attendre une confirmation finale : Steidl est tout simplement un homme de confiance. »

Vous reprendrez bien un peu de Céline ?

Jusqu’à vendredi soir, France Culture laisse la parole à l’écrivain qui, cinquante ans après sa mort, continue de faire scandale. Les cinq demi-heures de l’émission « À voix nue » proviennent d’archives sonores de la Bibliothèque nationale de France, dont certaines peu connues. Samedi, la radio consacrera également plusieurs programmes à Céline.

Encore Céline ? Décidément, l’écrivain antisémite, célèbre pour sa « petite musique » capable de « faire danser la vie » et sa rage d’expression, occupe le terrain médiatique avec éclat et fracas. Après la polémique suscitée par son inscription sur la liste des célébrations nationales de 2011, puis son retrait de cette même liste – une blague quand on sait en quelle estime Louis-Ferdinand Céline tenait les honneurs officiels –, France Culture lui consacre cette semaine son programme « À voix nue ». Cinq émissions où l’on peut entendre l’auteur du Voyage au bout de la nuit bafouiller, bredouiller, vitupérer, ressasser. Et par-dessus tout édifier sa légende de petit médecin des pauvres, écrivain malgré lui, misérable et incompris. Il se pose en victime persécutée pour avoir osé dire ce qu’il jugeait vrai (« Je me suis mis dans une histoire horrible et cela m’a valu un détachement et une hostilité totale »). Lui, le pacifiste convaincu se serait sacrifié pour ses semblables « qui n’en valaient sans doute pas la peine ». Refusant d’endosser l’habit d’homme de lettres, il se réclame du peuple et se montre méfiant des intellectuels (« J’ai eu grand soin de ne pas être mandarin de la littérature »). Il revendique son obsession du rythme et son dédain des idées (« Je suis un styliste, j’ai cette faiblesse »). Il répète à l’envi qu’il n’a jamais rêvé d’écrire mais qu’il y est contraint pour des raisons matérielles, pour gagner de l’argent et payer ses dettes. Ce qui ne l’empêche pas d’être sûr de son génie et d’affirmer qu’il a reçu un don. Grandiloquent, pleurnichard, goguenard, cabotin : il use de tous les registres afin de s’attirer la compassion, afin de blanchir a posteriori sa conduite et reconstruire son image entachée par son exil au Danemark en juin 1944 et sa condamnation pour collaboration à un an de prison, à l’indignité sociale et à la confiscation de la moitié de ses biens en février 1950 (il sera amnistié en avril 1951).

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Le monde à l’envers (Bachmann / Celan)

« … mes lettres enflammées, mes appels enflammés,
mes requêtes enflammées, tout le feu que j’ai mis
sur le papier, avec ma main brûlée,
j’ai peur que tout cela ne devienne un bout de papier carbonisé
ou imbibé d’eau : car après le feu, ils envoient l’eau. »

Ingeborg Bachmann, Malina

« Claire est la nuit,
 claire est la nuit, qui nous a inventé des cœurs
 claire est la nuit !

[…]

Et je regarde vers toi,
 Enflammée de soleil :
 Pense au temps où la nuit montait avec nous sur la montagne,
 pense au temps,
 pense que je fus ce que je suis :
 un maître des cachots et des tours,
 un souffle dans les ifs, un buveur dans la mer,
 un mot vers lequel tu descends en feu. »

 
Paul Celan, « Eau et Feu », Pavot et mémoire

Les liens qui unissaient Ingeborg Bachmann et Paul Celan n’étaient pas que passionnels. Ils s’enracinaient dans leur quête poétique d’un langage neuf et dans le poids implacable de leur héritage. Elle, autrichienne, qui vit à l’âge de douze ans son pays annexé par le IIIe Reich et son père se rallier au camp nazi. Lui, Juif de Bucovine, rescapé des camps. Deux destins tragiques hantés par les stupeurs de l’histoire. Dans Malina, qu’elle considérait comme sa « biographie imaginaire », Bachmann laissait deviner, derrière l’un de ses personnages, l’ombre de Celan, l’homme qu’elle disait avoir « aimé plus que (sa) vie ».

Magnétique, la « nuit sexuelle » de Pascal Quignard

Questionner la nuit sans qu’elle vous réponde jamais, et profiter justement du trou noir qu’elle représente pour poursuivre l’écriture, le désir d’écriture, voilà l’entreprise que s’est assignée Pascal Quignard dans la Nuit sexuelle. Ce livre qui a les atours d’un cabinet de curiosités obsessionnel pour voyeurs érudits invite à une réflexion sur l’image manquante à l’origine de toute vie humaine. L’image de la scène primitive que nous n’avons pas vue, faute d’être là. Cette scène fantasmée suscite notre effroi parce qu’elle rappelle la contingence de notre conception et évoque, par anticipation, notre disparition, tout aussi hasardeuse et  insoutenable.

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« Mythologies » de Barthes en images

Plus de cinquante ans après sa première parution, en 1957, Mythologies de Roland Barthes s’offre une seconde jeunesse grâce à une réédition illustrée par près de 120 documents d’archives (photographies et articles de presse), qui resitue l’ensemble dans son contexte historique. S’il est peu probable que cet album grand format détrône le fameux poche avec sa DS 19 en couverture, il ravira les nostalgiques d’une France qui n’est plus. Le texte, lui, a conservé toute sa charge critique et ironique.

Entre 1954 et 1956, Roland Barthes passa au crible les stéréotypes de son temps à travers la sémiologie. Il appliqua la science des signes aux discours qui fondent une société, aux images et aux objets les plus quotidiens, les plus ordinaires, tels que les messages publicitaires, les commentaires sportifs, la rhétorique politique. Résultat : cinquante-trois textes littéraires démystifiant les « icônes » d’une époque dominée, selon l’écrivain sémiologue, par la bourgeoisie bien-pensante, véritable « Méduse » qui pétrifie ceux qui la regardent :

« La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu’il fait, le crime que l’on juge, le mariage auquel on s’émeut, la cuisine que l’on rêve, le vêtement que l’on porte, tout dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l’homme et du monde. »

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