Ouvrez l’œil…

…sur ce qui vous entoure, comme ces dessins affichés sur les murs du 20e arrondissement de Paris, rue des Prairies.

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Carrément magique. Série « bibliothèques » / 3

A la fin des années 1950, l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto imagina la maison du galeriste et marchand d’art Louis Carré. Dont une bibliothèque considérée par le maître comme l’espace le plus intime. Il est vrai que ce lieu est hors du temps, donc imperméable aux rumeurs extérieures, au monde tel qu’il va – toujours trop vite. C’est un monde en soi. Ici, les étagères en chêne mouluré sont remplies de  romans étrangers, d’ouvrages anciens et surtout de livres d’art. Elle reflète l’univers de son propriétaire qui entendit parler d’Aalto pour la première fois par l’intermédiaire de Fernand Léger et Alexandre Calder. La rencontre de ces deux hommes profondément épris de modernité, amoureux de la perfection, habités d’une même vision aboutit à la Maison Carré, devenue mythique, parce que conçue comme une œuvre totale – l’architecte eut carte blanche pour la construire ; la seule exigence de son client ayant trait aux proportions – et classée monument historique.

  • Alvar Aalto, Maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, 2008.

Temple zen. Série « Bibliothèques » / 2

Bureau de l'écrivain japonais Akira Yoshimura (1927-2006), près du parc Inokashira dans le quartier de Kichijoji, Tokyo. Photo : Jérémie Souteyrat, 2009.

Atmosphère recueillie pour ce bureau entouré d’ouvrages de médecine et d’histoire. Là, huit heures par jour à horaires fixes, l’écrivain japonais Akira Yoshimura (1927-2006) se concentrait sur ses récits auxquels il apportait un soin maniaque. Chaque détail noté, même s’il tenait en deux lignes, devait correspondre exactement à la réalité. Cette précision extrême marque son écriture précise et sensible, qui a pour principaux thèmes la souffrance physique, la solitude, les rituels, la survie, la mort et cette étrange fascination pour les os… Au centre du bureau, sous l’étoffe violette, se trouve un récipient avec les ossements de Yoshimura, conservé par sa veuve, Setsuko Tsumura, afin qu’il puisse écrire s’il le souhaite.

« Lorsque les os désarticulés étaient sortis des jarres après leur séjour d’un an dans l’eau, il fallait enlever à la brosse ou à la pince les chairs décomposées qui y adhéraient encore. Puis les plonger dans de la soude caustique, et après les y avoir fait mijoter de longues heures à feu doux, les rincer soigneusement plusieurs fois à l’eau claire. Ensuite on les blanchissait en les trempant dans de l’eau oxygénée, et après un long polissage à la brosse, on les reliait entre eux avec un fil de cuivre pour reconstituer le squelette. C’était un travail long et minutieux, qui usait les nerfs. »

Akira Yoshimura, Un Spécimen transparent, Actes Sud, 2006.

Voir le reportage du photographe Jérémie Souteyrat.

Jungle urbaine

« Il y a peut-être, à dix pieds en dessous du sol, les ruines d’un autre fort, rasé par les barbares, peuplé des os de gens qui croyaient trouver la sécurité derrière de hautes murailles. Foulant aux pieds le sol du palais de justice, si c’est un palais de justice, je marche peut-être sur la tête d’un magistrat comme moi, d’un autre serviteur grisonnant de l’Empire, tombé dans l’arène même où s’exerçait son autorité, face à face – enfin – avec les barbares. Comment le saurais-je? En fouissant comme un lapin ? Les caractères des languettes me le diront-ils un jour ? Dans le sac, il y avait deux cent cinquante-six languettes. Est-ce un hasard s’il s’agit d’un nombre parfait ? La première fois que je les ai comptées, je m’en suis aperçu, j’ai débarrassé le sol de mon bureau et je les ai disposées, d’abord en un grand carré, puis en seize carrés plus petits, puis en d’autres combinaisons, me disant que ce que j’avais pris jusque-là pour les caractères d’un alphabet pouvait constituer en fait les éléments d’un tableau dont les contours me sauteraient aux yeux si je tombais sur la bonne disposition : une carte du pays des barbares, tel qu’il était au temps jadis, ou la représentation d’un panthéon révolu. »

  • J. M. Coetzee, En attendant les barbares [1980-1981], Points, 2000.

Ordre ou chaos ? Série « Bibliothèques » / 1

ou

Espaces de classifications au carré ou royaumes du hasard, symboles de l’arbitraire ou de l’imprévisible, lieux de rangement et d’accumulation des connaissances ou mare incognitum, tours de Babel ou tours de Pise, les bibliothèques sont un refuge dont il faut reconnaître qu’il n’est jamais assez grand, comme il faut se résoudre qu’on n’en fera jamais le tour.

« Les livres sont ce que nous possédons de meilleur dans la vie, ils sont notre immortalité. Je regrette profondément de n’avoir jamais possédé ma propre bibliothèque. »
Varlam Chalamov, Mes bibliothèques

  • Photo 1 : « La Bibliothèque », Hervé Guibert, 1987, © Christine Guibert / Coll. Maison européenne de la photographie, Paris. 
  • Photo 2 : « Le Liseur », anonyme, © 2008, Hulton-Deutsch Collection / Corbis.

Espoir, j’écris ton nom

En plus d’être les premiers, les artistes seraient-ils donc les derniers à nous faire rêver ?

  • Photo prise devant le Couvent des Cordeliers, rue de l’Ecole de Médecine, à Paris, en mai 2005.

Un week-end sans médias ?

Nuage au-dessus de l’île de Tinos, Grèce.
 

Dans Copie conforme, Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose ?, Hervé Brusini analyse les penchants actuels des journalistes pour un traitement de l’information envisagé dans sa sérialité plutôt que dans sa singularité. Résultat : un aplatissement et un appauvrissement de l’information, le sentiment d’une généralisation et d’une uniformisation. La profondeur de champ semble en effet s’être rétrécie à mesure que l’instantanéité des nouvelles s’est installée dans nos vies comme une évidence. L’événement n’est plus perçu pour lui-même mais pour l’écho qu’il produit. Son importance, son intérêt s’apprécie à l’aune de l’audience qu’il génère. Cela correspond sans doute à notre époque mondialement reliée via des réseaux, fichée dans des bases de données de plus en plus fines. Où les caméras s’immiscent partout, conférant aux images un pouvoir excessif, au risque de leur prêter un sens qu’elles n’ont pas, où la transparence fait loi, où les polémiques enflent, alimentant les controverses en tous genres. Brusini raconte que le journaliste s’est transformé en « assembleur d’images » et en un « spécialiste de la complexité » :

« Auparavant ce qu’on dénommait par fait divers, c’était une enquête sur ce qui s’est passé, les circonstances, les acteurs. Aujourd’hui, ce qui intéresse, c’est la répétition des faits divers dans une catégorisation des choses, et qui fait qu’on ne parle plus de faits divers mais de faits de société. Par conséquent, je ne m’intéresse plus à ce qui s’est passé dans le détail, mais à ses grandes lignes, à sa multiplication, au fait que cela devient un grand problème de société. L’expert arrive à toute allure, me dit ce qu’il faut en penser. Cela est une technique typique de l’examen, sous-tendue par une vision chiffrée de la réalité, une vision normée au sens de la statistique qui définit la norme et en ce sens je ne suis plus le reporter du réel mais l’examinateur du concept. »

De fait, on aurait envie d’un week-end (voire plus) sans médias.

  • Hervé Brusini, Copie conforme, Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose ?, Seuil, coll. « Médiathèque », 2011.
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