Gargantuesque

plats jours grece

Dans une rue du Pirée, à Athènes.

Le chef a l’esprit de famille.

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Copies conformes ?

Envie de bleu. Urgent. Quand, en cette rentrée, la couleur dominante tire plutôt sur l’orange-brun qui s’empare des feuilles, ou le gris qui uniformise ciel et immeubles dans une même masse compacte et asphyxiante. Aussi ces deux couvertures, étrangement semblables, m’ont-elles tapé dans l’œil : la surface bleu lagon d’une piscine – aussi lisse, irréelle, inaccessible qu’un visage tiré sur une publicité pour crème antiâge – où ne se reflètent que des chaises et un palmier, vides de toute présence humaine. J’ai cru y voir comme une survivance des vacances. Quelle illusion !

A gauche, le premier coup d’éclat de Bret Easton Ellis, écrit à l’âge de vingt et un ans. Moins que zéro, qui aurait pu s’intituler Pour qui sonne le glam, repose sur la négativité au sens large d’une jeunesse en perdition parce que trop riche, trop désœuvrée, trop désabusée, trop immorale. Etudiants nantis, ils ont tout, donc rien d’essentiel à perdre. Aliénés par la culture de consommation, ils ne vivent que pour le sexe, la drogue, les partys, les snuff movies. Au-delà de la violence des situations décrites, l’écriture minimaliste, qui traduit la désincarnation des personnages dépossédés d’émotions, attrape le lecteur par le col, le secoue et le retourne comme une crêpe pour l’obliger à voir ce qu’il ne veut pas voir : que le mal est là, à l’œuvre sous le nihilisme rutilant de ce monde protégé, mais plombé par un soleil omniprésent, où le narrateur Clay, anesthésié par l’ennui, se construit sans enjeu, sans perspectives, dans un rapport d’élucidation de soi impossible. Dans ce réalisme brut qui confine à la platitude, les excès matériels cachent un vide intérieur abyssal.

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Fragments d’un dépit amoureux (« Le musée de l’innocence » d’Orhan Pamuk)

A cause d’un amour contrarié et perdu, un homme se met à collectionner les moindres objets que sa bien-aimée a possédés ou seulement effleurés. Il les expose dans un musée à valeur cathartique et anthropologique. Ce caractère compulsif fait immanquablement écho à Orhan Pamuk lui-même, l’auteur graphomane de ce livre cathédrale aux accents proustiens. 

S’il y a un domaine que l’aimerait voir pur, c’est bien l’amour, qu’on rêve absolu, transcendant les classes, déjouant les mécanismes de la reproduction sociale. Car on a du mal à reconnaître que ce noble sentiment puisse être guidé par des intérêts rationnels, décelables par le premier anthropologue venu. C’est tout l’enjeu du dernier roman d’Orhan Pamuk, qui pose la question du choix amoureux et surjoue, sans peur du ridicule, la carte du mélodrame sirupeux – daté ? – sur fond de radiographie de la société stambouliote de 1975 aux années 2000.

Cette fresque éminemment romanesque respire le désenchantement. A la lecture des premières pages, on comprend que l’intrigue s’est achevée depuis longtemps et que son aura déceptive rejaillira sur les sept cents suivantes, sans exception. Pas de suspense donc, mais la lente révélation – au sens étymologique du terme – d’un passé cristallisé sous la forme de souvenirs concrets et ordinaires : une masse hétéroclite d’objets ayant appartenu à la femme aimée et disparue. Kemal, le narrateur, revient sur sa passion pour Füsun, à laquelle il dédie un musée qu’il nomme le « Musée de l’Innocence », innocence propre à l’amour absolu, détaché du monde extérieur et des ses obstacles qui s’interposent entre deux êtres que séparent les conditions de classe. Quand il rencontre sa cousine éloignée, appartenant à la branche pauvre de sa famille, Kemal est un trentenaire à qui tout sourit. Directeur d’une société d’import-export, ce modèle parfait de la « jeunesse dorée » d’Istanbul s’apprête à se marier avec Sibel, belle et élégante jeune femme de retour d’Europe où elle a finit ses études. Tandis que leurs fastueuses fiançailles s’organisent, il noue avec Füsun une liaison qui occupe tous ses instants. Mais il n’ira pas jusqu’à rompre ses engagements, par peur du qu’en-dira-t’on et par conformisme, par facilité aussi. Füsun s’éloigne. Kemal qui n’a pas su choisir à temps entre elle et Sibel, connaît alors les douleurs de la perte dans les moindres replis de son âme. Rongé par la maladie de l’amour, il finira par tout avouer à Sibel, perdant son prestige aux yeux des siens, n’aura de cesse de retrouver son amante – qui s’est mariée entre-temps – et mènera pour cela une vie solitaire et chaste. 

Le Musée de l’innocence est un roman d’apprentissage à l’envers. Son héros, comme dans une tragédie antique, s’est laissé piéger par son aveuglement et n’a pas su lire les signes quand ils se présentaient à lui. Il s’en rend compte trop tard, évidemment. Dès lors, son erreur initiale le pousse, dans une logique contraire, à observer les moindres signes que l’objet de son amour dissémine sur son chemin. Il devient un collectionneur obsessionnel, rassemble tous les objets que Füsun a touchés ou qui lui ont appartenu : un paire de boucles d’oreilles, un presse-papier, des mouchoirs, des mégots, un verre, une règle…
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L’appel du large

Leroy Grannis, « FInalistes du Duke Classic en 1969 », Sunset Beach, Hawaï.


Leroy Grannis, « Makaha », Hawaï, 1968.

Retour aux sources du surf, de son âge d’or californien, avec les photos de Leroy Grannis, lui-même surfeur, qui sut capter l’esprit de cette contre-culture qui prônait la liberté, le retour à une vie authentique en harmonie avec la nature, détachée des formes aliénantes du consumérisme, un peu à la façon des hobos, ces vagabonds célébrés par London et Kerouac. Mais, comme tous les idéaux, ce rêve porté par un instinct de rébellion a été rattrapé précisément par ce qu’il cherchait à fuir – l’argent, le business, le marketing, l’individualisme, la compétition, la culture de masse -, et la quête de la vague « parfaite » a laissé bon nombre de ces jeunes utopistes des fifties aux seventies en proie à de douloureuses désillusions quand ce fut pas à de tragiques descentes aux enfers. Restent ces images nous donnant une certaine idée de ce à quoi ressemblait cette période hédoniste avant qu’elle ne perde son innocence.

  • Leroy Grannis, Surf Photography of the 1960’s and the 1970’s, de Leroy Grannis, Steve Barilotti et Jim Heimann,
    Taschen, 2007.

Cul sec (« Martini shoot » de F. G. Haghenbeck)

Sous ses airs de polar « hard-boiled », Martini Shoot rend hommage aux grands classiques du genre, à sa façon. Ici, ce n’est pas le sang mais l’alcool qui coule à flot et qui monte à la tête. Servi à grandes rasades et avalé cul sec. Rien de mieux pour les nuits sans fin de l’été.

« Tous les acteurs se haïssaient, et la tension sexuelle qui régnait sur le plateau dépassait celle d’un lycée mixte. Le réalisateur était tellement persuadé qu’ils finiraient par s’entre-tuer qu’il avait fait confectionner cinq pistolets en or, accompagnés de cinq balles d’argent, chacune gravée du nom d’une des stars, y compris le producteur. Précautionneux, il s’était gardé d’en faire graver une à son propre nom. » Aussi improbable que véridique, cette anecdote fixe immédiatement l’atmosphère chargée d’électricité qui règne sur le tournage de la Nuit de l’iguane de John Huston, à Puerto Vallarta, au Mexique, en 1963.

F. G. Haghenbeck redonne vie au hors-champ de ce tournage de l’adaptation de la pièce de Tennessee Williams, qui sert autant de point de départ que de ligne d’horizon à son livre ivre, contaminé par la folie de ses personnages. Pour preuve le casting de rêve, quoique explosif : Sue Lyon – la Lolita version Kubrick -, dont le short est « suffisamment court pour vous tirer quelques suées », Ava Gardner animal usé mais encore magnifique, notamment grâce à l’« ingénierie parfaite de ses jambes », Deborah Kerr, iceberg intouchable dans son rôle de bigote, et le couple de deux monstres du grand écran qui magnétisent tous les regards : Richard Burton, « plus imbibé qu’un réservoir d’essence », et Liz Taylor qui, lorsqu’elle marche, ressemble à « une petite pâtisserie française ». Pour preuve encore l’ajout en tête de chapitres de recettes de cocktails, dont chacun marque de son empreinte ce qui suit.

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Planète incognita

Tombée sur terre par la force de la gravitation universelle, cette forme. Insolite. Ananas amer ripoliné par Warhol ? Héritage de la préhistoire ? Cœur gangréné par la mauvaise conscience ? Les portes de l’imagination sont grandes ouvertes pour qui l’observe de près.

La nuit, je rêve…

La photographie nous permet d’être voyeur, sans risque ni culpabilité. Cette sensation de regarder par le trou de la serrure prend toute sa force dans la série « Inside Views » de Floriane de Lassée. Nocturnes, les images saisies en surplomb depuis les toits d’immeubles de grandes villes (New York, Tokyo, Shanghai, Paris, Istanbul) offrent un point de vue presque irréel sur un paysage quotidien qui, de jour, semblerait banal. Au milieu de l’architecture en pleine mutation (impersonnelle quand elle court après le gigantisme) se dessinent des carrés de lumière, fenêtres dévoilant des intérieurs et des scènes de vie. Tour à tour sensuelles, inquiétantes et paisibles, ces photos laissent libre cours à toutes les interprétations possibles. Comme pour un rêve.

  • Floriane de Lassée, Inside Views, Nazraeli Press, 2009.
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