« La photo était floue » (Julio Cortázar)

Julio Cortázar, Autoportrait, Paris, 1975

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du telephone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se conferment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passé des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

  • Julio Cortázar, « la Photo était floue », Histoires des Cronopes et Fameux, Gallimard.

Les souvenirs du front de William Styron

Avant de devenir écrivain, l’auteur du Choix de Sophie a connu la guerre, par deux fois. En 1945, quand il est envoyé au Japon, et six ans plus tard, quand il est rappelé sous les drapeaux en Corée. Il en réchappe, mais restera toute sa vie hanté par cette épreuve. Cinq de ses nouvelles inédites, rassemblées dans le recueil posthume A tombeau ouvert, le rappellent avec force. 

S’inspirant de son expérience chez les Marines, William Styron (1925-2006) évoque les tourments des militaires tiraillés par des sentiments contradictoires. Car un soldat n’est pas seulement un corps qu’on entraîne ou un esprit qu’on modèle par le biais de valeurs viriles et d’arguments patriotiques. C’est avant tout un homme qui sacrifie son existence personnelle, met sa vie en jeu et se prépare à la mort. Dans ses textes largement autobiographiques, le soldat Styron raconte ainsi comment il s’enrôla par défi à l’âge de dix-sept ans, comment il resta à l’arrière lors de la guerre du Pacifique, en garnison sur l’île de Saipan, évitant les boucheries d’Iwo Jima et d’Okinawa, et comment, en tant que réserviste, il fut mobilisé en 1951 pour la guerre de Corée. Ce retour contraint au sacerdoce militaire est une douche froide. Un profond désarroi le gagne. Et pour cause, il a d’autres projets que de replonger dans l’horreur : il vient d’écrire son premier livre et aspire à la gloire. De plus, il se définit comme « un civil jusqu’à la moelle », « d’un tempérament paisible, même pacifiste » et comme un jeune homme déjà « abîmé par la vie ». Qu’il est loin l’enthousiasme illusoire et romantique des débuts !

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Dame de cœur

« MERTEUIL : Fi, Valmont. Et gardez votre compliment pour la dame de votre cœur, où que se situe cet organe. J’espère pour vous que la nouvelle gaine est dorée. Vous devriez me connaître mieux. Amoureuse. Je nous croyais d’accord là-dessus, ce que vous appelez l’amour est l’affaire des domestiques. Comment pouvez-vous me supposer capable d’un mouvement aussi bas. Le bonheur suprême est le bonheur des animaux. Assez rare qu’il nous tombe du ciel. Vous me l’avez fait éprouver de temps en temps, quand il me plaisait encore de vous utiliser à cela, Valmont, et j’espère que vous ne repartiez pas les mains vides. Qui est l’heureuse élue du moment. Ou peut-on déjà dire la malheureuse. »

Avec Quartett, Heiner Müller réécrit le duel entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’affrontement des vieux amants ne se joue plus par lettres interposées mais dans un face-à-face à la violence exquise et bestiale, où « chaque mot ouvre une blessure, chaque sourire dévoile une canine ». Leur désir n’est pas encore éteint, leur fascination réciproque non plus. Pas plus que leur haine qui poursuit son lent travail de destruction et dont ce texte enlevé décrit les ravages. Ils s’amusent un temps à échanger leur rôle. Mais ces masques ne peuvent les sauver de leur cynisme. Pour ces libertins, l’amour rime avec la dépossession de soi. Il faut déclarer la guerre aux sentiments, parce qu’au fond le corps n’est que matière. Conviction que la marquise résume avec la froideur d’un scientifique desséché étudiant des rats de laboratoire : « Qu’est ce que c’est, notre âme. Un muscle ou une muqueuse. »

  • Heiner Müller, Quartett (1980), Minuit, 1982.

Dessin : David Lynch. Extrait de son livre Works on Paper, éd. Fondation Cartier/Steidl, 2011.

L’angoisse à l’approche de la Convocation (Herta Müller)

Dans la Roumanie fantôme de Ceausescu, une femme est convoquée à la Sécurité. Son crime ? Avoir nourri l’espoir d’un exil interdit. Le temps d’un trajet en tramway, elle voit défiler la ville, les gens, ses souvenirs. Sur cette trame faite d’allers et retours, Herta Müller signe un livre hanté par les questions fondamentales qui se posent à l’homme dès lors qu’il se trouve privé de l’essentiel : la liberté.

Comment résister face à la dictature ? Les personnages de la Convocation d’Herta Müller ont chacun leur méthode : l’alcool pour s’abrutir et précipiter l’oubli, l’acte héroïque (mais insensé et qui mène à sa perte) ou son envers, la trahison (calculée et qui permet de sauver sa peau). La narratrice, elle, a lancé une bouteille à la mer. Ouvrière dans une usine textile, elle a glissé un message dans la poche d’un pantalon qui devait être exporté vers l’Italie. Destinataire : un Italien qui viendrait la chercher et l’emmener avec lui, comme dans un conte de fées. Mais son mot est découvert. Depuis, elle est régulièrement convoquée à la Sécurité – où un homme lui pose sans cesse les mêmes questions, avec cette terrible phrase en guise de justification : « Pourquoi être à bout de nerfs, nous ne faisons que commencer » – et recourt aux noix, censées calmer les nerfs. Elle en mange une avant chaque interrogatoire. « C’était la première de l’année, les fils humides de l’écale verte étaient encore collés dessus. Je la soupesai, elle était trop légère pour une noix fraîche, à croire qu’elle était vide. Ne trouvant pas de marteau, je l’ouvris en tapant dessus avec une pierre qui était ce jour-là dans le couloir et se trouve depuis dans un coin de la cuisine. La noix avait un cerveau mou. Il sentait la crème aigre. » Un détail que cette noix. Pourtant chez Herta Müller, les objets les plus banals font l’objet de la plus grande attention parce qu’ils nous rappellent la matérialité brute du réel ou, pour le dire autrement, le « caractère irrévocable des choses ». Ils relèvent de l’accessoire, mais opposent leur densité et leur immanence au détachement assiégeant celles et ceux qui en sont réduits à vivre chaque minute comme une éternité, comme si le temps se réduisait au seul présent.

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Insomnie

Henri Matisse, "l'Homme endormi", 1936

Le sommeil, si naturel qu’on n’y prête guère attention, échappe d’ordinaire à notre contrôle. Il nous dépossède, nous plonge dans un état inconscient, d’où n’émergent incidemment que quelques rêves fragiles et aveuglants comme des morceaux de banquise à la dérive. C’est pourtant cet état second, ou secondaire pour la plupart des gens, qu’a entrepris d’explorer, il y a quelques années, Pierre Pachet. Dans son essai la Force de dormir, il traque avec une patience d’insomniaque les manifestations des différents sommeils – il en existe des diurnes, des nocturnes, chacun renvoyant à une intimité unique — à l’œuvre dans la littérature. En privilégiant le champ poétique à l’investigation scientifique, il prend le parti du questionnement discontinu et illimité plutôt que de la preuve positive et définitive. On ne saurait trouver stratégie plus adéquate pour un tel sujet. Car enfin, qui peut raisonnablement soutenir comprendre le sommeil, ce territoire évanescent et composé de cycles auxquels le réveil met fin ?

Derrière un titre en forme de paradoxe, selon lequel dormir exigerait plus un effort qu’un abandon, ce livre rassemble ainsi une série d’études singulières sur le rapport des écrivains au sommeil. Coleridge et son combat spirituel contre cette forme de chute d’après sa théologie personnelle, qui ouvre la porte aux illusions. Nerval et son art du détachement, le rêve s’étant douloureusement défait, provoquant une porosité entre le sommeil et la veille, l’un « s’épanchant » dans l’autre. L’aversion de Baudelaire face à ce qui lui inspire hostilité, mépris, peur (« J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où », « Le Gouffre »). Pour lui le sommeil est synonyme d’oubli, de léthargie, de souffrances. Mais pas suffisamment pour ne pas être désiré, comme le souligne Pierre Pachet : « Il serait comme le fond éternel sur lequel se découperaient l’être et le néant, un repos de la pensée qui n’existe pas dans la nature, et dont la pensée humaine doit porter seule l’exigence. Non pas mourir au lieu de vivre, alors, mais dormir (c’est-à-dire vouloir vivre d’une certaine façon), plutôt que vivre. » Le but ultime étant le sommeil absolu, celui qui répare de la douleur de vivre et qui ne doit rien à la « pharmaceutique céleste ».

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Déséquilibre

That Autumn

« Ash Wednesday. The debris – the paper and sooty dust – had surged up the avenues and stopped at Duane Street.
Staggering up West Broadway, coated head to foot in dun ash, he looked like a statue commemorating some ancient victory, or, more likely, some noble defeat – a Confederate general, perhaps. That was her second impression. Her first was that he was at least a day late. Yesterday morning, and well into the afternoon, thousands has made this same march up West Broadway, fleeing the tilting plume of smoke, covered in the same gray ash, slogging through it as a cerulean sky rained paper down on them – a Black Mass version of the old ticker-tape parades of lower Broadway. It was as if the solitary figure was re-enacting the retreat of an already-famous battle. »

« Mercredi des cendres. Les débris – papier et poussière de suie – avaient déferlé sur les avenues, s’arrêtant net à Duane Street.
Chancelant le long de West Broadway, couvert des pieds à la tête de cendres brun grisâtre, il ressemblait à une statue commémorant une victoire ancienne, ou plus encore quelque noble défaite – un général confédéré peut-être. Ce fut la première impression qu’elle eut de lui, la deuxième étant qu’il avait au moins un jour de retard. La veille au matin et jusqu’à tard dans l’après-midi, ils avaient été des milliers à effectuer ce même trajet le long de West Broadway, fuyant le panache incliné de la fumée, couvert de la même cendre grise, se traînant sous son voile tandis que le ciel céruléen faisait pleuvoir du papier sur leurs têtes – une version Messe noire, des serpentins de défiler sur West Broadway. C’était comme si cette silhouette solitaire venait rejouer la retraite d’une bataille déjà célèbre. »

Jay McInerney est l’un des premiers romanciers américains à avoir mis en mots le traumatisme du 11 Septembre 2001 et ses conséquences sur la vie des New-Yorkais meurtris par l’onde de choc de l’attentat. Dans ce livre, deux couples vont découvrir par le biais de cette violente tragédie non seulement la fragilité de leur vie, si belle en apparence, si réussie – toute l’ironie du texte réside là, dans cet aveuglement –, mais surtout les mensonges sur lesquels elle repose. En même temps que les Twin Towers, ce sont leurs illusions qui s’écroulent.

Peinture : Sophie Taeuber-Arp, Equilibre, 1931.

  • Jay McInerney, The Good Life, Vintage, 2006 / la Belle Vie, Points Seuil, 2008.

Carrément magique. Série « bibliothèques » / 3

A la fin des années 1950, l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto imagina la maison du galeriste et marchand d’art Louis Carré. Dont une bibliothèque considérée par le maître comme l’espace le plus intime. Il est vrai que ce lieu est hors du temps, donc imperméable aux rumeurs extérieures, au monde tel qu’il va – toujours trop vite. C’est un monde en soi. Ici, les étagères en chêne mouluré sont remplies de  romans étrangers, d’ouvrages anciens et surtout de livres d’art. Elle reflète l’univers de son propriétaire qui entendit parler d’Aalto pour la première fois par l’intermédiaire de Fernand Léger et Alexandre Calder. La rencontre de ces deux hommes profondément épris de modernité, amoureux de la perfection, habités d’une même vision aboutit à la Maison Carré, devenue mythique, parce que conçue comme une œuvre totale – l’architecte eut carte blanche pour la construire ; la seule exigence de son client ayant trait aux proportions – et classée monument historique.

  • Alvar Aalto, Maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, 2008.

Copies conformes ?

Envie de bleu. Urgent. Quand, en cette rentrée, la couleur dominante tire plutôt sur l’orange-brun qui s’empare des feuilles, ou le gris qui uniformise ciel et immeubles dans une même masse compacte et asphyxiante. Aussi ces deux couvertures, étrangement semblables, m’ont-elles tapé dans l’œil : la surface bleu lagon d’une piscine – aussi lisse, irréelle, inaccessible qu’un visage tiré sur une publicité pour crème antiâge – où ne se reflètent que des chaises et un palmier, vides de toute présence humaine. J’ai cru y voir comme une survivance des vacances. Quelle illusion !

A gauche, le premier coup d’éclat de Bret Easton Ellis, écrit à l’âge de vingt et un ans. Moins que zéro, qui aurait pu s’intituler Pour qui sonne le glam, repose sur la négativité au sens large d’une jeunesse en perdition parce que trop riche, trop désœuvrée, trop désabusée, trop immorale. Etudiants nantis, ils ont tout, donc rien d’essentiel à perdre. Aliénés par la culture de consommation, ils ne vivent que pour le sexe, la drogue, les partys, les snuff movies. Au-delà de la violence des situations décrites, l’écriture minimaliste, qui traduit la désincarnation des personnages dépossédés d’émotions, attrape le lecteur par le col, le secoue et le retourne comme une crêpe pour l’obliger à voir ce qu’il ne veut pas voir : que le mal est là, à l’œuvre sous le nihilisme rutilant de ce monde protégé, mais plombé par un soleil omniprésent, où le narrateur Clay, anesthésié par l’ennui, se construit sans enjeu, sans perspectives, dans un rapport d’élucidation de soi impossible. Dans ce réalisme brut qui confine à la platitude, les excès matériels cachent un vide intérieur abyssal.

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Les lettres de captivité d’Aldo Moro

Rome, 16 mars 1978. Aldo Moro, président de la Démocratie chrétienne, parti au pouvoir depuis plus de trente ans, est enlevé par les Brigades rouges, groupe armé d’extrême gauche né en 1972. Ses ravisseurs exigent, en échange de sa vie, la libération de prisonniers ralliés à leur cause, qui se résume à un romantisme révolutionnaire contre « l’Etat impérialiste des multinationales » et tous leurs représentants. Mais le sort de Moro est scellé d’avance. Cinquante-cinq jours plus tard, le 9 mai, son cadavre est retrouvé dans le coffre d’une 4L garée via Caetani, à mi-chemin entre le siège de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste. Tout un symbole. Moro œuvrait en effet pour un rapprochement avec le PCI, appelé « compromis historique », qui n’était pas au goût du président du Conseil, Giulio Andreotti, ni de Washington. Son assassinat, sans être commandité, servit les intérêts de bien des gens. La lumière n’a d’ailleurs jamais été totalement faite sur cette affaire complexe qui alimente encore des rumeurs quant à la thèse d’un complot mené par la CIA, le président du Conseil, Giulio Andreotti, et le ministre de l’Intérieur, Francesco Cossiga.

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Fragments d’un dépit amoureux (« Le musée de l’innocence » d’Orhan Pamuk)

A cause d’un amour contrarié et perdu, un homme se met à collectionner les moindres objets que sa bien-aimée a possédés ou seulement effleurés. Il les expose dans un musée à valeur cathartique et anthropologique. Ce caractère compulsif fait immanquablement écho à Orhan Pamuk lui-même, l’auteur graphomane de ce livre cathédrale aux accents proustiens. 

S’il y a un domaine que l’aimerait voir pur, c’est bien l’amour, qu’on rêve absolu, transcendant les classes, déjouant les mécanismes de la reproduction sociale. Car on a du mal à reconnaître que ce noble sentiment puisse être guidé par des intérêts rationnels, décelables par le premier anthropologue venu. C’est tout l’enjeu du dernier roman d’Orhan Pamuk, qui pose la question du choix amoureux et surjoue, sans peur du ridicule, la carte du mélodrame sirupeux – daté ? – sur fond de radiographie de la société stambouliote de 1975 aux années 2000.

Cette fresque éminemment romanesque respire le désenchantement. A la lecture des premières pages, on comprend que l’intrigue s’est achevée depuis longtemps et que son aura déceptive rejaillira sur les sept cents suivantes, sans exception. Pas de suspense donc, mais la lente révélation – au sens étymologique du terme – d’un passé cristallisé sous la forme de souvenirs concrets et ordinaires : une masse hétéroclite d’objets ayant appartenu à la femme aimée et disparue. Kemal, le narrateur, revient sur sa passion pour Füsun, à laquelle il dédie un musée qu’il nomme le « Musée de l’Innocence », innocence propre à l’amour absolu, détaché du monde extérieur et des ses obstacles qui s’interposent entre deux êtres que séparent les conditions de classe. Quand il rencontre sa cousine éloignée, appartenant à la branche pauvre de sa famille, Kemal est un trentenaire à qui tout sourit. Directeur d’une société d’import-export, ce modèle parfait de la « jeunesse dorée » d’Istanbul s’apprête à se marier avec Sibel, belle et élégante jeune femme de retour d’Europe où elle a finit ses études. Tandis que leurs fastueuses fiançailles s’organisent, il noue avec Füsun une liaison qui occupe tous ses instants. Mais il n’ira pas jusqu’à rompre ses engagements, par peur du qu’en-dira-t’on et par conformisme, par facilité aussi. Füsun s’éloigne. Kemal qui n’a pas su choisir à temps entre elle et Sibel, connaît alors les douleurs de la perte dans les moindres replis de son âme. Rongé par la maladie de l’amour, il finira par tout avouer à Sibel, perdant son prestige aux yeux des siens, n’aura de cesse de retrouver son amante – qui s’est mariée entre-temps – et mènera pour cela une vie solitaire et chaste. 

Le Musée de l’innocence est un roman d’apprentissage à l’envers. Son héros, comme dans une tragédie antique, s’est laissé piéger par son aveuglement et n’a pas su lire les signes quand ils se présentaient à lui. Il s’en rend compte trop tard, évidemment. Dès lors, son erreur initiale le pousse, dans une logique contraire, à observer les moindres signes que l’objet de son amour dissémine sur son chemin. Il devient un collectionneur obsessionnel, rassemble tous les objets que Füsun a touchés ou qui lui ont appartenu : un paire de boucles d’oreilles, un presse-papier, des mouchoirs, des mégots, un verre, une règle…
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L’appel du large

Leroy Grannis, « FInalistes du Duke Classic en 1969 », Sunset Beach, Hawaï.


Leroy Grannis, « Makaha », Hawaï, 1968.

Retour aux sources du surf, de son âge d’or californien, avec les photos de Leroy Grannis, lui-même surfeur, qui sut capter l’esprit de cette contre-culture qui prônait la liberté, le retour à une vie authentique en harmonie avec la nature, détachée des formes aliénantes du consumérisme, un peu à la façon des hobos, ces vagabonds célébrés par London et Kerouac. Mais, comme tous les idéaux, ce rêve porté par un instinct de rébellion a été rattrapé précisément par ce qu’il cherchait à fuir – l’argent, le business, le marketing, l’individualisme, la compétition, la culture de masse -, et la quête de la vague « parfaite » a laissé bon nombre de ces jeunes utopistes des fifties aux seventies en proie à de douloureuses désillusions quand ce fut pas à de tragiques descentes aux enfers. Restent ces images nous donnant une certaine idée de ce à quoi ressemblait cette période hédoniste avant qu’elle ne perde son innocence.

  • Leroy Grannis, Surf Photography of the 1960’s and the 1970’s, de Leroy Grannis, Steve Barilotti et Jim Heimann,
    Taschen, 2007.

Cul sec (« Martini shoot » de F. G. Haghenbeck)

Sous ses airs de polar « hard-boiled », Martini Shoot rend hommage aux grands classiques du genre, à sa façon. Ici, ce n’est pas le sang mais l’alcool qui coule à flot et qui monte à la tête. Servi à grandes rasades et avalé cul sec. Rien de mieux pour les nuits sans fin de l’été.

« Tous les acteurs se haïssaient, et la tension sexuelle qui régnait sur le plateau dépassait celle d’un lycée mixte. Le réalisateur était tellement persuadé qu’ils finiraient par s’entre-tuer qu’il avait fait confectionner cinq pistolets en or, accompagnés de cinq balles d’argent, chacune gravée du nom d’une des stars, y compris le producteur. Précautionneux, il s’était gardé d’en faire graver une à son propre nom. » Aussi improbable que véridique, cette anecdote fixe immédiatement l’atmosphère chargée d’électricité qui règne sur le tournage de la Nuit de l’iguane de John Huston, à Puerto Vallarta, au Mexique, en 1963.

F. G. Haghenbeck redonne vie au hors-champ de ce tournage de l’adaptation de la pièce de Tennessee Williams, qui sert autant de point de départ que de ligne d’horizon à son livre ivre, contaminé par la folie de ses personnages. Pour preuve le casting de rêve, quoique explosif : Sue Lyon – la Lolita version Kubrick -, dont le short est « suffisamment court pour vous tirer quelques suées », Ava Gardner animal usé mais encore magnifique, notamment grâce à l’« ingénierie parfaite de ses jambes », Deborah Kerr, iceberg intouchable dans son rôle de bigote, et le couple de deux monstres du grand écran qui magnétisent tous les regards : Richard Burton, « plus imbibé qu’un réservoir d’essence », et Liz Taylor qui, lorsqu’elle marche, ressemble à « une petite pâtisserie française ». Pour preuve encore l’ajout en tête de chapitres de recettes de cocktails, dont chacun marque de son empreinte ce qui suit.

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Haut les masques

Ils sont de ceux qui contribuent à faire connaître l’art traditionnel africain hors de ses frontières. Catherine et Patrick Sargos ne se contentent pas de rendre hommage à un certain âge d’or de la culture de l’Afrique noire. En plaçant l’ethnologie au centre de leurs recherches, ils rétablissent une vérité historique et sociale, à savoir que les objets issus de cette civilisation, avant de se voir copiés en série pour les touristes, étaient hautement sacrés.

Célébré dans le monde pour son esthétisme mais bien souvent considéré hors de son contexte originel, l’art traditionnel africain est l’objet d’une admiration et d’un malentendu. Admiration devant la beauté et la richesse formelle d’œuvres conçues par des artisans de génie. Malentendu quant à leur signification intrinsèque qui reste largement méconnue dans la culture occidentale. Pour lever le mystère sur cet art tribal et comprendre ses dimensions sociale et religieuse, le couple de collectionneurs Catherine et Patrick Sargos a entrepris un travail impressionnant. Depuis trente-cinq ans, ils ont rassemblé plus de deux cents objets (masques, statues, fétiches, reliquaires, sièges…), créés autour des années 1920, et provenant d’Afrique de l’Ouest (Mali, Burkina Faso, Guinée, Côte d’Ivoire…), du Nigeria, du Cameroun, d’Afrique centrale (Congo, Gabon, Angola, Zambie…). La fonction de ces pièces exceptionnelles, expliquent-ils, est principalement sacrée, avant d’être décorative. Ces objets, dont le style change selon les ethnies, permettent d’accomplir les cultes et d’entrer en contact avec les divinités. Pour prendre l’exemple des masques, tellement fascinants, leur rôle varie : purement festifs quand ils sont portés par des danseurs costumés qui miment des scènes de la vie courante ou de la mythologie ; initiatiques quand les cérémonies publiques comportent des phases consacrées à la rencontre avec les esprits ; destinés à la sorcellerie, à la médecine, aux funérailles, à l’intronisation d’un nouveau roi ou aux commémorations des ancêtres ; ou encore à caractère social dans les cas de la répression et de la justice.


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Temple zen. Série « Bibliothèques » / 2

Bureau de l'écrivain japonais Akira Yoshimura (1927-2006), près du parc Inokashira dans le quartier de Kichijoji, Tokyo. Photo : Jérémie Souteyrat, 2009.

Atmosphère recueillie pour ce bureau entouré d’ouvrages de médecine et d’histoire. Là, huit heures par jour à horaires fixes, l’écrivain japonais Akira Yoshimura (1927-2006) se concentrait sur ses récits auxquels il apportait un soin maniaque. Chaque détail noté, même s’il tenait en deux lignes, devait correspondre exactement à la réalité. Cette précision extrême marque son écriture précise et sensible, qui a pour principaux thèmes la souffrance physique, la solitude, les rituels, la survie, la mort et cette étrange fascination pour les os… Au centre du bureau, sous l’étoffe violette, se trouve un récipient avec les ossements de Yoshimura, conservé par sa veuve, Setsuko Tsumura, afin qu’il puisse écrire s’il le souhaite.

« Lorsque les os désarticulés étaient sortis des jarres après leur séjour d’un an dans l’eau, il fallait enlever à la brosse ou à la pince les chairs décomposées qui y adhéraient encore. Puis les plonger dans de la soude caustique, et après les y avoir fait mijoter de longues heures à feu doux, les rincer soigneusement plusieurs fois à l’eau claire. Ensuite on les blanchissait en les trempant dans de l’eau oxygénée, et après un long polissage à la brosse, on les reliait entre eux avec un fil de cuivre pour reconstituer le squelette. C’était un travail long et minutieux, qui usait les nerfs. »

Akira Yoshimura, Un Spécimen transparent, Actes Sud, 2006.

Voir le reportage du photographe Jérémie Souteyrat.

L’anatomie des sentiments selon Mario Soldati

Portrait d’un homme déchiré entre deux femmes et deux pays, qui comprend trop tard que l’amour conjugal ne se réduit pas à une liberté perdue. Une fois encore, Mario Soldati s’emploie à déconstruire les mécanismes de la passion et à décrypter l’énigme humaine, ses zones d’ombre, son ambiguïté profonde, ses motivations opaques. Moins puissant et moins complexe que les Lettres de Capri, l’ Épouse américaine envoûte cependant par son écriture d’une grande limpidité.

Manuel Alvarez Bravo, "la Bonne Renommée endormie", 1938-1939

« J’ignore pourquoi je me retournai à ce moment là. » Cette phrase n’a l’air de rien. Prise dans la masse de mots d’un roman, elle passerait sans doute inaperçue. Mais placée en incipit – alors que celui qui la formule intérieurement évoque l’instant où il devait sceller son mariage d’un oui franc et décidé – son effet est tout autre. Elle capte d’emblée notre curiosité en interrompant le cours d’une action qu’on est sur le point de découvrir. Mieux, elle annonce la tonalité du récit et sa structure : une analyse introspective et rétrospective d’un homme dont la vie se trouve bouleversée par l’intervention du hasard, de la fatalité ou du destin, quel que soit le nom que l’on donne à cette force étrangère à notre volonté.

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