Insomnie

Henri Matisse, "l'Homme endormi", 1936

Le sommeil, si naturel qu’on n’y prête guère attention, échappe d’ordinaire à notre contrôle. Il nous dépossède, nous plonge dans un état inconscient, d’où n’émergent incidemment que quelques rêves fragiles et aveuglants comme des morceaux de banquise à la dérive. C’est pourtant cet état second, ou secondaire pour la plupart des gens, qu’a entrepris d’explorer, il y a quelques années, Pierre Pachet. Dans son essai la Force de dormir, il traque avec une patience d’insomniaque les manifestations des différents sommeils – il en existe des diurnes, des nocturnes, chacun renvoyant à une intimité unique — à l’œuvre dans la littérature. En privilégiant le champ poétique à l’investigation scientifique, il prend le parti du questionnement discontinu et illimité plutôt que de la preuve positive et définitive. On ne saurait trouver stratégie plus adéquate pour un tel sujet. Car enfin, qui peut raisonnablement soutenir comprendre le sommeil, ce territoire évanescent et composé de cycles auxquels le réveil met fin ?

Derrière un titre en forme de paradoxe, selon lequel dormir exigerait plus un effort qu’un abandon, ce livre rassemble ainsi une série d’études singulières sur le rapport des écrivains au sommeil. Coleridge et son combat spirituel contre cette forme de chute d’après sa théologie personnelle, qui ouvre la porte aux illusions. Nerval et son art du détachement, le rêve s’étant douloureusement défait, provoquant une porosité entre le sommeil et la veille, l’un « s’épanchant » dans l’autre. L’aversion de Baudelaire face à ce qui lui inspire hostilité, mépris, peur (« J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où », « Le Gouffre »). Pour lui le sommeil est synonyme d’oubli, de léthargie, de souffrances. Mais pas suffisamment pour ne pas être désiré, comme le souligne Pierre Pachet : « Il serait comme le fond éternel sur lequel se découperaient l’être et le néant, un repos de la pensée qui n’existe pas dans la nature, et dont la pensée humaine doit porter seule l’exigence. Non pas mourir au lieu de vivre, alors, mais dormir (c’est-à-dire vouloir vivre d’une certaine façon), plutôt que vivre. » Le but ultime étant le sommeil absolu, celui qui répare de la douleur de vivre et qui ne doit rien à la « pharmaceutique céleste ».

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Catastrophe nucléaire, ce qu’en disait Günther Anders

« Nous ne sommes pas, en tant qu’êtres doués d’“imagination”, à la hauteur de ce que nous produisons et “entreprenons”. »      Günther Anders

Dessin de Plantu, daprès Hokusai, en une du "Monde", le 15 mars 2011.


Dans plusieurs textes écrits en 1959, Günther Anders (1902-1992), élève de Heidegger, premier mari de Hannah Arendt et ami de Hans Jonas, s’indignait de l’« immoralité de l’âge atomique ». Un an après s’être rendu au Japon, dévasté par les bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, le philosophe poursuivait sa réflexion sur la question nucléaire en pointant ses conséquences irrévocables. Qu’aurait-il dit aujourd’hui, devant la menace qui frappe à nouveau l’Archipel avec l’accident intervenu sur le site de la centrale de Fukushima-Daiichi à la suite d’un séisme et d’un tsunami impressionnants ? Au milieu de la cacophonie médiatique, des paroles contradictoires des experts, industriels et hommes politiques, sa pensée intransigeante, nécessairement « exagérée », vaut la peine d’être relue. Anders avait lui-même prédit en préface à la seconde édition de ses essais
La menace nucléaire. Considérations radicales (1981) que ce livre ne vieillirait jamais. La tragédie japonaise lui donne raison une fois de plus.

« Apocalypse ». Le grand mot était lâché ces jours derniers par le commissaire européen à l’Énergie pour qualifier le danger entourant les explosions dans les réacteurs de la centrale de Fukushima-Daiichi, située
à 250 kilomètres de Tokyo. Ce mot fait écho aux propos de Günther Anders qui, à la fin des années 1950, décrivait « le danger de l’apocalypse » comme une menace que « nous avons rendue possible » et dont nous sommes à la merci pour toujours, condamnés à le rester sans pouvoir faire marche arrière. « Même si elle devait se révéler éternelle, l’époque que nous vivons est l’ultime et définitive époque de l’humanité, car nous ne pouvons rien désapprendre ce que nous avons appris. » Le nucléaire, qu’il soit développé pour l’armement ou pour les centrales « pacifiques » censées fournir une source d’électricité sûre qui réduise la dépendance à l’égard des combustibles fossiles et apporte une solution au réchauffement de la planète, est une arme à double tranchant. Instaurée pour protéger les nations en guerre, celle-ci fait régner la terreur sur l’humanité entière telle une bombe à retardement.

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Paranoid City : vers un urbanisme de la peur

« Quand arrivera l’apocalypse, le problème principal sera le parking. » J. G. Ballard, Millenium People


La favela de Paraisopolis et ses voisins à Sao Paulo

La ville contemporaine est frappée par un mal persistant et contagieux : le sentiment d’insécurité. À la violence, aussi bien réelle que fantasmée, partagée par tous les citadins, riches ou pauvres, à Paris comme à Delhi ou à Mexico, les réponses architecturales semblent dérisoires, produisant à leur tour une autre forme de violence. En effet, elles imposent, en le légitimant, l’usage sécuritaire, promu à grands renforts médiatiques. Pire, elles renforcent en définitive les ségrégations géographiques et sociales.

Tel est le constat qu’Yves Pedrazzini livre dans la revue d’architecture Le Visiteur (nov. 2010). Son étude de l’échec de la politique technocratique à comprendre la complexification de la ville face à l’accélération de la globalisation montre que les enjeux de cette politique architecturale – ou plutôt faudrait-il parler de son défaut – relèvent de la peur mais aussi d’un marché prometteur. « L’insécurité sert tous ceux qui ont investi dans l’architecture défensive, ceux qui ont intérêt à ce que la construction de villes plus sûres passe par la transformation sécuritaire de l’espace, à commencer par ce qu’on appelle encore l’espace public, et non par l’amélioration des conditions sociales de “l’immense minorité”. La sécurité n’est qu’une histoire extrême de défense de la propriété. »

Quand « la sécurisation du territoire se substitue à la planification urbaine », quand l’urbanisme se réduit à n’être qu’une activité de police, il ne faut pas s’étonner de voir apparaître la « ville carcérale », dont les prisons de haute sécurité, les gated communities (communautés fermées) ou les centres commerciaux sont l’expression achevée. Avec à la clé, une division territoriale de plus en plus marquée et infranchissable : d’un côté les zones aisées et surprotégées d’une élite qui fuit le réel, de l’autre les zones défavorisés et dangereuses à sécuriser ou à maintenir à l’écart. Et la menace effective d’une privatisation de l’espace public. Là réside le vrai risque.

« Des designers réinventent l’espace urbain, l’apaisent, évacuent les craintes qui peuvent y être associées, le climatisent, le peuplent de gentils vendeurs aux dents blanches, d’habits colorés sentant le neuf, l’éloignent du réel. Ils accompagnent ainsi la transformation du citoyen en consommateur. »

  • « Violences urbaines, violence de l’urbanisation et urbanisme de la peur », article d’Yves Pedrazzini, dans Le Visiteur, revue critique d’architecture, n°16, nov. 2010.

Quand la finance se met hors la loi

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le milieu opaque de la finance, objet de toutes les suspicions, dans un livre aussi prenant qu’un polar.

Le titre du dernier livre de Jean de Maillard, magistrat, vice-président au Tribunal de grande instance d’Orléans et spécialiste de la criminalité financière, sonne comme l’annonce d’un film. L’Arnaque, en effet, n’est pas si éloignée d’un scénario de film hollywoodien à grand spectacle, qu’on pourrait classer parmi les genres thriller ou catastrophe tant les effets collatéraux du sujet traité ont pris des proportions démesurées. Grâce à une démonstration implacable, cette analyse réussit la prouesse de nous captiver et de nous éclairer sur ce qui peut paraître a priori austère et pour le moins ardu : la finance actuelle, ses abus, ses dérives. Plus précisément comment s’est mise en place la mondialisation de la fraude financière depuis le début des années 1970 et l’explosion du fameux système de Bretton Woods.

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Mythologies du motel

Comment regardera-t-on un motel après avoir lu Lieu commun ? Mille fois plus angoissé qu’avant. Alors qu’il a tout de l’endroit banal par excellence, d’une « construction sans qualité », le motel recèle sous son allure anonyme et impersonnelle un univers de signes bien moins anodins qu’il n’y paraît. Pour preuve, l’essai passionnant que lui consacre le philosophe et romancier Bruce Bégout. 

Alec Soth, The Seneca, 2004.

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Le livre choc de Florence Aubenas : six mois dans la peau d’une femme de ménage

Pendant six mois, dans le plus grand secret, Florence Aubenas a vécu la vie d’une travailleuse précaire à Caen. Avant la parution de son livre document Le Quai de Ouistreham, aux éditions de l’Olivier, Le Nouvel Observateur en publie cette semaine les bonnes feuilles. Une façon pour l’hebdomadaire d’illustrer la maxime de Camus, qui a inspiré son directeur, Denis Olivennes : « Le journalisme doit combattre l’injustice par la vérité. »

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L’affaire « Jan Karski » : les raisons de la polémique

Retour sur le duel Haenel-Lanzmann autour du roman Jan Karski.    

Le vif débat, par presse interposée, entre l’auteur de Jan Karski et le réalisateur de Shoah met en jeu la question du rapport conflictuel qu’entretiennent la fiction et la vérité historique. En mélangeant les deux, Yannick Haenel est-il allé trop loin ?  

Rappel des faits    

En littérature, il existe des sujets très brûlants, à manier avec le plus grand discernement. La Shoah en est un. Le rapport de la fiction à l’histoire en est un autre. Quand les deux sont associés, le débat semble inévitable. Rappelez-vous Les Bienveillantes de Johnatan Littell (prix Goncourt 2007 et Grand Prix du Roman de l’Académie Française), qui racontait les mémoires imaginaires l’Obersturmführer Dr Aue : une plongée en apnée dans la perversité d’un homme monstrueux et ordinaire. La polémique n’avait pas tardé, attisant les passions entre partisans criant au génie et détracteurs jetant l’opprobre sur Littell. Déjà Claude Lanzmann, exaspéré, avait élevé la voix pour dénoncer sa « psychologie envahissante ».  

Cette fois-ci, il s’en prend au livre de Yannick Haenel, Jan Karski, pourtant encensé par la critique (Prix Interallié) et le public  (Prix du roman Fnac).  Il est vrai que ce livre avait de quoi susciter l’adhésion et les louanges : son protagoniste n’est pas un bourreau mais un « juste parmi les nations », émissaire envoyé par deux leaders juifs de la résistance polonaise, à Londres en 1942, et à Washington en 1943, pour prévenir les Alliés du sort des Juifs d’Europe. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce héros malgré lui, terrassé par ce qu’il a vu dans le ghetto de Varsovie et tourmenté à vie parce qu’il n’a pas été entendu. Sujet fédérateur donc. A priori.  

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