“La photo était floue” (Julio Cortázar)

Julio Cortázar, Autoportrait, Paris, 1975

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du telephone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se conferment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passé des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

  • Julio Cortázar, “la Photo était floue”, Histoires des Cronopes et Fameux, Gallimard.

Ouvrez l’œil…

…sur ce qui vous entoure, comme ces dessins affichés sur les murs du 20e arrondissement de Paris, rue des Prairies.

Les souvenirs du front de William Styron

Avant de devenir écrivain, l’auteur du Choix de Sophie a connu la guerre, par deux fois. En 1945, quand il est envoyé au Japon, et six ans plus tard, quand il est rappelé sous les drapeaux en Corée. Il en réchappe, mais restera toute sa vie hanté par cette épreuve. Cinq de ses nouvelles inédites, rassemblées dans le recueil posthume A tombeau ouvert, le rappellent avec force. 

S’inspirant de son expérience chez les Marines, William Styron (1925-2006) évoque les tourments des militaires tiraillés par des sentiments contradictoires. Car un soldat n’est pas seulement un corps qu’on entraîne ou un esprit qu’on modèle par le biais de valeurs viriles et d’arguments patriotiques. C’est avant tout un homme qui sacrifie son existence personnelle, met sa vie en jeu et se prépare à la mort. Dans ses textes largement autobiographiques, le soldat Styron raconte ainsi comment il s’enrôla par défi à l’âge de dix-sept ans, comment il resta à l’arrière lors de la guerre du Pacifique, en garnison sur l’île de Saipan, évitant les boucheries d’Iwo Jima et d’Okinawa, et comment, en tant que réserviste, il fut mobilisé en 1951 pour la guerre de Corée. Ce retour contraint au sacerdoce militaire est une douche froide. Un profond désarroi le gagne. Et pour cause, il a d’autres projets que de replonger dans l’horreur : il vient d’écrire son premier livre et aspire à la gloire. De plus, il se définit comme “un civil jusqu’à la moelle”, “d’un tempérament paisible, même pacifiste” et comme un jeune homme déjà “abîmé par la vie”. Qu’il est loin l’enthousiasme illusoire et romantique des débuts !

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L’indignation en bas de chez moi (suite)

Dans sa dernière campagne publicitaire, McDo se targue d’enseigner à ses employés le respect des consignes d’hygiène. Pousse-t-il cette logique jusqu’à leur apprendre aussi l’indifférence envers les citoyens en détresse ?

Dans la nuit du jeudi 12 au vendredi 13 janvier (l’ironie des dates donnerait presque raison à la superstition), vers cinq heures vingt, il y a eu un incendie dans mon immeuble. Le feu s’est déclenché dans l’appartement situé deux étages au-dessus du mien. Il n’a fait aucune victime, heureusement, mais a réduit en cendres tout l’appartement, y compris sa somme de souvenirs accumulés avec le temps. Il ne restait littéralement plus rien, sinon une odeur âcre et des braises mal éteintes, qui ont contraint les pompiers à revenir au cours de l’après-midi.

Lors de leur première intervention, les pompiers nous ont tous évacués dans la rue. Nous regardions, spectateurs impuissants d’un mauvais film catastrophe, leurs efforts pour venir à bout du feu. Le déploiement de l’échelle du camion, les tuyaux des lances à eau, les lumières des lampes torches au milieu de l’obscurité. Nous étions réunis, solidaires comme jamais, dans un silence chargé d’angoisse, dans une attente interminable, forcément interminable. Afin de nous mettre à l’abri, la police a fait ouvrir le McDo du coin, celui dont l’un des murs arbore la tête de Stéphane Hessel, peinte en noir au pochoir. « Indignez-vous », peut-on lire à côté d’elle. Les raisons ne manquent pas. La médiocrité politique actuelle est une. Le mépris, symptôme du délitement du tissu social, en est une autre. J’en ai fait l’amer constat cette nuit-là dans ce fast-food où je me suis retrouvée malgré moi à cause de l’incendie.

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L’indignation en bas de chez moi

Sur le mur blanc immaculé du McDo qui fait face à mon immeuble, plus précisément. La présence de ce pochoir à l’effigie de Stéphane Hessel dénote. Curieusement, pour l’instant, il résiste au service de nettoyage, qui a peut-être pris au mot son slogan insurrectionnel “Indignez-vous !”, rendu célèbre par le livre éponyme dont la première édition s’est vendue à 2,2 millions d’exemplaires en France (4 millions dans le monde). Combien de temps encore tiendra-t-il ? Depuis une dizaine de jours, il m’interpelle…

Ce qui nous sépare de Zurbarán

Sainte Lucie, détail, 1636

Quatre siècles, autant dire une éternité, nous tiennent à distance de Francisco de Zurbarán (1598-1664), l’un des grands peintres du Siècle d’or espagnol. Au-delà de l’influence baroque et de l’empreinte du Caravage qui la caractérisent, son œuvre témoigne d’un mysticisme éclatant, d’une foi ardente mais à laquelle nous n’avons plus accès. Un fossé s’est creusé au rythme de la sécularisation de notre monde moderne entre les êtres qu’il peignait et l’interprétation que nous pouvons en faire aujourd’hui. Il n’est plus pensable de s’identifier ou de ressentir l’extase de ces martyrs crucifiés émergents d’un arrière-plan noyé dans la pénombre, de ces moines méditatifs en chasuble blanche ou brune, de ces saintes, à l’inverse, parées d’étoffes riches et colorées et qui portent sur des plateaux les restes de leur sacrifice : une paire d’yeux (sainte Lucie) ou de seins (sainte Agathe). C’était pourtant l’objectif premier de ces tableaux. Réalisés pendant la Contre-Réforme, en réaction à ce courant déstabilisant le socle du catholicisme, ils étaient censés instiller un sentiment de dévotion profond chez les fidèles.

Agnus Dei, vers 1635

Désormais ils sont devenus des objets de fascination chargés de silence. L’écrivain néerlandais Cees Nooteboom les admire. Cet homme du Nord a sillonné l’Espagne pour les contempler. Il les a évoqués dans son livre le Labyrinthe du pèlerin. Il y revient dans la préface d’une monographie consacrée au contemporain de Velázquez, qui lui échappe et lui échappera toujours. Il nous invite, écrit-il, à “un voyage dans le temps vers l’altérité absolue”. Certes, on peut se raccrocher aux “détails” que sont les magnifiques plis et drapés de tissus, que Zurbarán excelle à représenter, aux contrastes des tons, aux objets des natures mortes (“bodegone”), aux boucles du lainage de l’agneau de Dieu, si bien rendues qu’on a l’impression de les toucher. Mais la foi intérieure des saints ? Nooteboom n’arrive pas à la déchiffrer. Son impuissance, notre impuissance, est en fait une question de trop-plein. “Qu’ont-ils donc, ces visages que je ne puis traduire en mots ? Peut-être est-ce plutôt quelque chose qu’ils n’ont pas. Cette pensée me vient en considérant le portrait de Frère Jeronimo Perez (…). Son regard est direct. Il nous fixe, mais avec des yeux qui n’ont jamais vu la télévision ou l’internet. Sont-ce pour cela d’autres yeux que les nôtres ? On ne pourra naturellement jamais le prouver, mais l’homme qui les a peints avait les mêmes yeux. Jusqu’à quel point ces choses-là sont-elles essentielles ? L’absence d’automobiles, d’avions, face à l’omniprésence, dans leur monde, de Dieu.” Faites l’expérience, ouvrez ce livre à n’importe quelle page et regardez l’indescriptible. Touchez ses saints que vous ne savez plus voir !

Saint François méditant, 1639

  • Zurbarán, Œuvres choisies 1625-1664, introduction de Cees Nooteboom, éd. Hazan, 2011.

1,2,3… 2012 !

Prêts ? Partez !       

…T R É P I D A N T E   A N N É E   2 0 1 2    À   V O U S

Godard vs Woody

Au jeu des comparaisons, tout se joue dans les détails. Prenez ce dessin pioché sur le blog Paris versus New York, a tally of two cities, qui croque les différences entre les représentations culturelles de la Big Apple et de la ville Lumière : une épure où seuls la ligne des lunettes et le placement de deux points noirs en guise de regard suffisent à incarner l’expression de deux réalisateurs devenus des icônes de leur vivant.

Séparés par un océan, l’Américain Woody Allen, amoureux de Paris et du jazz, et le Suisse Jean-Luc Godard, retiré dans son canton de Vaud, n’ont rien à voir. Si ce n’est par leur statut de cinéastes singuliers et cinéphiles, eux qu’on identifie si facilement à leur personnage de composition. Woody est à New York ce que Jean-Luc est à la Nouvelle Vague, un symbole. Entre le premier qui, en gai pessimiste, imprime sur la pellicule sa vision de la vie où tout n’est que mélange de contraires irréconciliables, confrontation du transcendant et du trivial, et le second, ermite mélancolique qui se tient en marge, n’aime rien tant que provoquer, se faire détester, rompre les amarres, entretenir une solitude blessée, il y a ce trait d’union formé par l’humour. L’art de tourner en dérision une réalité absurde, humiliante ou injuste pour s’en sortir. L’art des formules aussi. Allen manie la légèreté (de stand-up comédie), les aphorismes et gags virtuoses, Godard les calembours et les saillies intellectuelles. Il a construit son existence et son œuvre sur les ruptures : il commence par quitter sa famille, issue de la grande bourgeoisie protestante (l’anecdote, savoureuse, mérite d’être racontée : ce grand lecteur, admirateur de Bernanos, Julien Green, Malraux…, était aussi kleptomane. A presque dix-sept ans, il vola chez son grand-père, Julien Monod, dans sa collection baptisée le “valerianum” des premières éditions de Paul Valéry, qu’il revendit à la librairie Gallimard, juste en face, boulevard Raspail. En guise de punition, il fut exclu du clan familial). D’autres ruptures violentes jalonnent son parcours : avec ses amis (François Truffaut, Jean-Pierre Gorin…), avec les femmes (Anna Karina, Anne Wiazemsky…). Sur le plan créatif, il ne cesse de se métamorphoser. Dandy introverti réinventant la grammaire cinématographique avec A bout de souffle, esthète avec le Mépris, révolutionnaire marxiste et iconoclaste avec le groupe Dziga Vertov, essayiste crépusculaire avec Histoire(s) du cinéma, bref un filmeur compulsif tel un graphomane, jamais là où on l’attend, pratiquant toujours les collages, citations, montages, ruptures (encore) fascinants ou déroutants.

Les deux hommes se sont rencontrés une fois, en 1986, pour le projet de Godard autour du King Lear de Shakespeare. Allen fut contacté pour y jouer le rôle du bouffon, Jester. Le “carton d’invitation” de Godard est à son image, ambivalent, surprenant : “Merci infiniment d’accepter d’“être ou ne pas être” avec moi lors de ce long voyage vers la création de la langue moderne, c’est-à-dire Shakespeare.” La collaboration se résuma à une interview filmée de vingt-six minutes (Meeting Woody Allen) et une prise “vite bouclée”, comme le rapporte Antoine de Baecque dans sa monumentale biographie, richement documentée, sur “l’impossible M. Godard”, à la page 667. Woody Allen confiera plus tard : “Cela n’avait aucun sens pour moi quand je le faisais, mais je savais que c’était en de bonnes mains”, et : “J’avais l’impression d’être dirigé par Rufus T. Firefly (le personnage joué par Groucho Marx dans Soupe au canard), vous savez, quand Groucho est censé être un grand génie et que personne n’ose remettre en question.” 

  • Antoine de Baecque, Godard, biographie, Grasset, 2010.

Dame de cœur

“MERTEUIL : Fi, Valmont. Et gardez votre compliment pour la dame de votre cœur, où que se situe cet organe. J’espère pour vous que la nouvelle gaine est dorée. Vous devriez me connaître mieux. Amoureuse. Je nous croyais d’accord là-dessus, ce que vous appelez l’amour est l’affaire des domestiques. Comment pouvez-vous me supposer capable d’un mouvement aussi bas. Le bonheur suprême est le bonheur des animaux. Assez rare qu’il nous tombe du ciel. Vous me l’avez fait éprouver de temps en temps, quand il me plaisait encore de vous utiliser à cela, Valmont, et j’espère que vous ne repartiez pas les mains vides. Qui est l’heureuse élue du moment. Ou peut-on déjà dire la malheureuse.”

Avec Quartett, Heiner Müller réécrit le duel entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’affrontement des vieux amants ne se joue plus par lettres interposées mais dans un face-à-face à la violence exquise et bestiale, où “chaque mot ouvre une blessure, chaque sourire dévoile une canine”. Leur désir n’est pas encore éteint, leur fascination réciproque non plus. Pas plus que leur haine qui poursuit son lent travail de destruction et dont ce texte enlevé décrit les ravages. Ils s’amusent un temps à échanger leur rôle. Mais ces masques ne peuvent les sauver de leur cynisme. Pour ces libertins, l’amour rime avec la dépossession de soi. Il faut déclarer la guerre aux sentiments, parce qu’au fond le corps n’est que matière. Conviction que la marquise résume avec la froideur d’un scientifique desséché étudiant des rats de laboratoire : “Qu’est ce que c’est, notre âme. Un muscle ou une muqueuse.”

  • Heiner Müller, Quartett (1980), Minuit, 1982.

Dessin : David Lynch. Extrait de son livre Works on Paper, éd. Fondation Cartier/Steidl, 2011.

Remède radical à la crise

“Le capitalisme a survécu au communisme. Il ne lui reste plus qu’à se dévorer lui-même.”

Définitive, cette sentence du “vieux dégueulasse” américain Bukowski, notée dans son journal posthume à la fin du siècle dernier, n’a pas pris une ride. Mais elle restera, sans l’ombre d’un doute, un vœu pieux. Un fantasme dressé contre une autre forme de chimère pourtant bien réelle, le capitalisme financier. Celui-ci est le dernier interdit de nos sociétés qui ont appris à manier le jargon technocratique de la crise. Malgré la toute-puissance des agences de notation auxquelles il est livré en pâture, ce capitalisme-là demeure intouchable.

  • Charles Bukowski, le Capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, journal, Grasset, 1999.

L’angoisse à l’approche de la Convocation (Herta Müller)

Dans la Roumanie fantôme de Ceausescu, une femme est convoquée à la Sécurité. Son crime ? Avoir nourri l’espoir d’un exil interdit. Le temps d’un trajet en tramway, elle voit défiler la ville, les gens, ses souvenirs. Sur cette trame faite d’allers et retours, Herta Müller signe un livre hanté par les questions fondamentales qui se posent à l’homme dès lors qu’il se trouve privé de l’essentiel : la liberté.

Comment résister face à la dictature ? Les personnages de la Convocation d’Herta Müller ont chacun leur méthode : l’alcool pour s’abrutir et précipiter l’oubli, l’acte héroïque (mais insensé et qui mène à sa perte) ou son envers, la trahison (calculée et qui permet de sauver sa peau). La narratrice, elle, a lancé une bouteille à la mer. Ouvrière dans une usine textile, elle a glissé un message dans la poche d’un pantalon qui devait être exporté vers l’Italie. Destinataire : un Italien qui viendrait la chercher et l’emmener avec lui, comme dans un conte de fées. Mais son mot est découvert. Depuis, elle est régulièrement convoquée à la Sécurité – où un homme lui pose sans cesse les mêmes questions, avec cette terrible phrase en guise de justification : “Pourquoi être à bout de nerfs, nous ne faisons que commencer” – et recourt aux noix, censées calmer les nerfs. Elle en mange une avant chaque interrogatoire. “C’était la première de l’année, les fils humides de l’écale verte étaient encore collés dessus. Je la soupesai, elle était trop légère pour une noix fraîche, à croire qu’elle était vide. Ne trouvant pas de marteau, je l’ouvris en tapant dessus avec une pierre qui était ce jour-là dans le couloir et se trouve depuis dans un coin de la cuisine. La noix avait un cerveau mou. Il sentait la crème aigre.” Un détail que cette noix. Pourtant chez Herta Müller, les objets les plus banals font l’objet de la plus grande attention parce qu’ils nous rappellent la matérialité brute du réel ou, pour le dire autrement, le “caractère irrévocable des choses”. Ils relèvent de l’accessoire, mais opposent leur densité et leur immanence au détachement assiégeant celles et ceux qui en sont réduits à vivre chaque minute comme une éternité, comme si le temps se réduisait au seul présent.

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Insomnie

Henri Matisse, "l'Homme endormi", 1936

Le sommeil, si naturel qu’on n’y prête guère attention, échappe d’ordinaire à notre contrôle. Il nous dépossède, nous plonge dans un état inconscient, d’où n’émergent incidemment que quelques rêves fragiles et aveuglants comme des morceaux de banquise à la dérive. C’est pourtant cet état second, ou secondaire pour la plupart des gens, qu’a entrepris d’explorer, il y a quelques années, Pierre Pachet. Dans son essai la Force de dormir, il traque avec une patience d’insomniaque les manifestations des différents sommeils – il en existe des diurnes, des nocturnes, chacun renvoyant à une intimité unique — à l’œuvre dans la littérature. En privilégiant le champ poétique à l’investigation scientifique, il prend le parti du questionnement discontinu et illimité plutôt que de la preuve positive et définitive. On ne saurait trouver stratégie plus adéquate pour un tel sujet. Car enfin, qui peut raisonnablement soutenir comprendre le sommeil, ce territoire évanescent et composé de cycles auxquels le réveil met fin ?

Derrière un titre en forme de paradoxe, selon lequel dormir exigerait plus un effort qu’un abandon, ce livre rassemble ainsi une série d’études singulières sur le rapport des écrivains au sommeil. Coleridge et son combat spirituel contre cette forme de chute d’après sa théologie personnelle, qui ouvre la porte aux illusions. Nerval et son art du détachement, le rêve s’étant douloureusement défait, provoquant une porosité entre le sommeil et la veille, l’un “s’épanchant” dans l’autre. L’aversion de Baudelaire face à ce qui lui inspire hostilité, mépris, peur (“J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où”, “Le Gouffre”). Pour lui le sommeil est synonyme d’oubli, de léthargie, de souffrances. Mais pas suffisamment pour ne pas être désiré, comme le souligne Pierre Pachet : “Il serait comme le fond éternel sur lequel se découperaient l’être et le néant, un repos de la pensée qui n’existe pas dans la nature, et dont la pensée humaine doit porter seule l’exigence. Non pas mourir au lieu de vivre, alors, mais dormir (c’est-à-dire vouloir vivre d’une certaine façon), plutôt que vivre.” Le but ultime étant le sommeil absolu, celui qui répare de la douleur de vivre et qui ne doit rien à la “pharmaceutique céleste”.

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Etats de guerre

Cela ne vous aura peut-être pas échappé si, comme moi, aujourd’hui, vous avez pris les transports en commun et attrapé en chemin le gratuit Direct Matin. En première page, non pas la une attendue, mais une publicité pour la sortie de l’intégrale Star Wars en Blu-ray. Soit le portrait de Darth Vader, tout de noir vêtu et impénétrable derrière son masque stylisant une tête de mort.

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Déséquilibre

That Autumn

“Ash Wednesday. The debris – the paper and sooty dust – had surged up the avenues and stopped at Duane Street.
Staggering up West Broadway, coated head to foot in dun ash, he looked like a statue commemorating some ancient victory, or, more likely, some noble defeat – a Confederate general, perhaps. That was her second impression. Her first was that he was at least a day late. Yesterday morning, and well into the afternoon, thousands has made this same march up West Broadway, fleeing the tilting plume of smoke, covered in the same gray ash, slogging through it as a cerulean sky rained paper down on them – a Black Mass version of the old ticker-tape parades of lower Broadway. It was as if the solitary figure was re-enacting the retreat of an already-famous battle.”

“Mercredi des cendres. Les débris – papier et poussière de suie – avaient déferlé sur les avenues, s’arrêtant net à Duane Street.
Chancelant le long de West Broadway, couvert des pieds à la tête de cendres brun grisâtre, il ressemblait à une statue commémorant une victoire ancienne, ou plus encore quelque noble défaite – un général confédéré peut-être. Ce fut la première impression qu’elle eut de lui, la deuxième étant qu’il avait au moins un jour de retard. La veille au matin et jusqu’à tard dans l’après-midi, ils avaient été des milliers à effectuer ce même trajet le long de West Broadway, fuyant le panache incliné de la fumée, couvert de la même cendre grise, se traînant sous son voile tandis que le ciel céruléen faisait pleuvoir du papier sur leurs têtes – une version Messe noire, des serpentins de défiler sur West Broadway. C’était comme si cette silhouette solitaire venait rejouer la retraite d’une bataille déjà célèbre.”

Jay McInerney est l’un des premiers romanciers américains à avoir mis en mots le traumatisme du 11 Septembre 2001 et ses conséquences sur la vie des New-Yorkais meurtris par l’onde de choc de l’attentat. Dans ce livre, deux couples vont découvrir par le biais de cette violente tragédie non seulement la fragilité de leur vie, si belle en apparence, si réussie – toute l’ironie du texte réside là, dans cet aveuglement –, mais surtout les mensonges sur lesquels elle repose. En même temps que les Twin Towers, ce sont leurs illusions qui s’écroulent.

Peinture : Sophie Taeuber-Arp, Equilibre, 1931.

  • Jay McInerney, The Good Life, Vintage, 2006 / la Belle Vie, Points Seuil, 2008.

Carrément magique. Série “bibliothèques” / 3

A la fin des années 1950, l’architecte et designer finlandais Alvar Aalto imagina la maison du galeriste et marchand d’art Louis Carré. Dont une bibliothèque considérée par le maître comme l’espace le plus intime. Il est vrai que ce lieu est hors du temps, donc imperméable aux rumeurs extérieures, au monde tel qu’il va – toujours trop vite. C’est un monde en soi. Ici, les étagères en chêne mouluré sont remplies de  romans étrangers, d’ouvrages anciens et surtout de livres d’art. Elle reflète l’univers de son propriétaire qui entendit parler d’Aalto pour la première fois par l’intermédiaire de Fernand Léger et Alexandre Calder. La rencontre de ces deux hommes profondément épris de modernité, amoureux de la perfection, habités d’une même vision aboutit à la Maison Carré, devenue mythique, parce que conçue comme une œuvre totale – l’architecte eut carte blanche pour la construire ; la seule exigence de son client ayant trait aux proportions – et classée monument historique.

  • Alvar Aalto, Maison Louis Carré, Musée Alvar Aalto, Académie Alvar Aalto, 2008.
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